j) ETAT

Un an au pénitencier de Blackwell’s Island (Emma Goldman)

Un an au pénitencier de Blackwell’s Island (Emma Goldman)

(source : https://infokiosques.net/spip.php?article240 )

Chapitre inédit en français traduit de Living my life (vivre ma vie, je vis ma vie), l’autobiographie d’Emma Goldman, où elle narre sa première année d’emprisonnement au pénitencier de Blackwell’s Island

# texte au format html
# brochure format A5 (PDF, 486.6 ko, 12 pages A4 = 6 feuilles A4)
# extraits ci-dessous

extraits de Un an au pénitencier de Blackwell’s Island :

Nous sommes en 1893, Emma a alors 24 ans. […] Accusée « d’incitation à l’émeute » lors d’un discours prononcé à Union Square, Emma est arrêtée à Philadelphie puis extradée vers l’État de New York. La police lui propose, sans succès, de devenir indic pour éviter la prison. L’instruction se base sur les notes d’un agent de police, prétendument prises durant le meeting, alors que douze personnes présentes témoignèrent de l’impossibilité physique de prendre des notes à cause de la foule et qu’un expert déclara que l’écriture était bien trop régulière pour avoir été prise debout dans un endroit bondé. Un journaliste duWorld de New York témoigna en sa faveur mais ce fut sa perte. En effet, le lendemain du meeting, leWorld avait publié un article de ce même journaliste rendant compte du discours d’Emma à Union Square. Or, l’article avait été retouché et le propos du journaliste, complètement modifié, accusait Emma. Le journaliste n’osa pas témoigner contre son employeur en plein tribunal et son article fut suppléé à son témoignage. Contre l’avis de son avocat elle refusa de faire appel : la farce de son procès avait renforcé son opposition à l’État et elle ne voulait lui demander aucune faveur. Son avocat refusa alors d’être présent le jour du jugement. Le mêmeWorld qui lui avait joué un si mauvais tour lui proposa de publier le discours qu’elle avait préparé pour s’adresser au jury ; elle y consenti, sous réserve d’avoir accès aux épreuves avant le tirage. Emma ne fut pas autorisée à adresser le discours qu’elle avait préparé au tribunal mais l’édition spéciale duWorld sortit comme prévu juste après le verdict de la cour. Elle fut condamnée à un an de détention au pénitencier de Blackwell’s Island (littéralement : l’île du puits noir).

[…]

Je fus appelée devant la surveillante-chef, une grande femme au visage stupide. Elle commença par s’enquérir de mes origines. « Quelle religion ? » fut sa première question. « Aucune, je suis athée… » « L’athéisme est interdit ici. Tu iras à l’église. » Je répondis que je ne ferais rien de la sorte. Je ne croyais en rien de ce que défendait l’Église et, n’étant pas une hypocrite, je n’assisterai pas aux offices.

[…]

Mais je ne pus trouver à nouveau le sommeil cette nuit-là. La sensation irritante de la couverture rugueuse, les ombres rampantes de l’autre côté des barreaux, me gardèrent éveillée jusqu’à ce que le son d’un gong me mette à nouveau sur pied. Les cellules furent déverrouillées, les portes violemment ouvertes. Des silhouettes rayées bleues et blanches s’en extirpèrent, formant automatiquement une ligne dans laquelle je pris place moi-même. Il y eut un commandement : « En avant, marche ! », et la ligne commença à se déplacer le long du corridor, descendant les escaliers vers un recoin contenant des lavabos et des serviettes. Il y eut à nouveau un commandement : « Lavez-vous ! » et tout le monde se mit à réclamer bruyamment une serviette, déjà sale et humide. À peine avais-je eu le temps de m’asperger d’eau les mains et le visage, sans même avoir pu m’essuyer, que l’ordre de retour fut donné.*

[…]

Le verrouillage des portes pour la nuit était la plus terrible expérience de la journée. Les détenues défilaient le long des cellules, formant la ligne habituelle. En atteignant sa cellule, chacune quittait la ligne, pénétrait dedans et, les mains sur la porte de fer, attendait le commandement. Retentissait alors l’ordre « Fermez ! » et avec fracas les soixante-dix portes se fermaient, chaque prisonnière s’enfermant automatiquement elle-même. Plus déchirant encore était l’avilissement quotidien d’être obligée de marcher au pas cadencé jusqu’à la rivière, transportant le seau d’excréments accumulés durant vingt-quatre heures.

Je fus nommée responsable de l’atelier de couture. Ma tâche consistait à couper les habits et à préparer le travail pour les deux douzaines de femmes employées là. En plus de cela je devais tenir les comptes du matériel entrant et des paquets sortants. J’accueillis tout ce travail avec joie. Cela m’aidait à oublier l’existence sinistre au sein de la prison.

[…]

Vint ensuite le petit déjeuner : une tranche de pain et une tasse en fer blanc remplie d’eau chaude brunâtre. Puis à nouveau la ligne fut formée, et l’humanité rayée fut divisée en sections et envoyée vers ses tâches quotidiennes. Avec d’autres femmes, je fus emmenée à l’atelier de couture.

La procédure de formation de la ligne – « En avant, marche ! » – était répétée trois fois par jours, sept jours par semaine. Après chaque repas, dix minutes étaient accordées pour parler. Ces êtres refoulés déversaient alors un torrent de mots. Chaque précieuse seconde augmentait le rugissement des sons ; et soudain, le silence.

[…]

Un jour la surveillante-chef vint me dire que j’allais devoir obtenir de meilleurs résultats de la part des femmes. Elles ne produisaient pas autant, me dit-elle, que sous la conduite de la prisonnière qui avait eu la responsabilité de l’atelier de couture avant moi. Je fus indignée à la suggestion de devenir un tyran. C’était parce que je haïssais les esclaves autant que leurs maîtres, informais-je la matonne, que j’avais été envoyée en prison. Je me considérais moi-même comme étant une des détenues, et non pas leur supérieure. J’étais déterminée à ne pas faire quoi que ce soit qui renierait mes idéaux. Je préférais la punition. Une des méthodes utilisées pour traiter les offenseurs consistait à les placer dans un coin face à un tableau noir, les contraignant à rester quatre heures dans cette position, constamment sous le regard vigilant d’une matonne. Cela me semblait insultant et mesquin. Aussi, je décidai que si l’on m’imposait une telle indignité, j’augmenterais mon offense et serais envoyée au cachot. Mais les jours passèrent et je ne fus pas punie.

En prison, les nouvelles voyagent avec une rapidité surprenante. Avant vingt-quatre heures toutes les femmes surent que j’avais refusé d’agir comme une esclavagiste. Elles n’avaient pas été méchantes avec moi, mais elles étaient restées distantes. On leur avait dit que j’étais une terrible « anarchiste » et que je ne croyais pas en Dieu. Elles ne m’avaient jamais vue à l’église et je ne prenais pas part à leur dix minutes d’effusion de paroles. À leurs yeux j’étais une marginale, une freak (monstre, bizarrerie, personne originale). Mais quand elles apprirent que j’avais refusé de jouer au boss avec elles, leur réserve disparut. Le dimanche, après la messe, les cellules étaient ouvertes pendant une heure pour permettre aux femmes de se rendre visite. Le dimanche suivant je reçus la visite de toutes les détenues de mon étage.

[…]

Parmi les soixante-dix prisonnières, il n’y en avait pas plus d’une demi-douzaine qui montrait encore quelque discernement. Les autres n’étaient que des réprouvées sans la moindre conscience sociale. Leurs malheurs personnels remplissaient leurs pensées ; elles ne pouvaient pas comprendre qu’elles étaient des victimes, des maillons dans une chaîne infinie d’inégalités et d’injustices. Depuis leur enfance elles n’avaient rien connu d’autre que la pauvreté, la misère, le besoin, et les mêmes conditions les attendaient après leur libération. Pourtant elles étaient toujours capables de sympathie et de dévouement, d’impulsions généreuses.

[…]

Quelques jours plus tard la prisonnière qui apportait les rations pour l’hôpital me dit que les portions manquantes avaient été données par la surveillante-chef à deux prisonnières noires. Cela non plus ne me surpris pas. Je savais qu’elle avait une attirance particulière pour les détenues noires. Elle les punissait rarement et leur accordait souvent des privilèges inhabituels. En échange, ses favorites épiaient les autres prisonnières, même celles de leur propre couleur qui étaient trop honnêtes pour se laisser acheter. Je n’eus moi-même jamais aucun préjugé à l’encontre des gens de couleur ; en fait, je ressentais une profonde souffrance pour eux parce qu’ils étaient traités comme des esclaves aux États-Unis. Mais je haïssais la discrimination. L’idée que des gens malades, blancs ou noirs, puissent être privés de leurs rations pour nourrir des personnes en bonne santé outrageait mon sens de la justice, mais je restai impuissante face à ce problème.

Après mon premier conflit avec cette femme, elle m’avait laissé particulièrement tranquille. Une fois elle devint folle de rage parce que je refusais de traduire une lettre écrite en russe qui était arrivée pour l’une des prisonnières. Elle m’avait appelée dans son bureau pour que je lise la lettre et que je lui en dise le contenu. Lorsque je vis que la lettre ne m’était pas adressée, je l’informais que je n’étais pas employée comme traductrice par la prison. C’était déjà suffisamment mauvais de la part du personnel carcéral de fouiner dans le courrier personnel d’êtres humains impuissants ; je n’y participerais pas. Elle répondit que c’était stupide de ma part de ne pas tirer avantage de son bon vouloir. Elle pouvait me renvoyer dans ma cellule, me priver de ma commutation de peine pour bonne conduite, et faire en sorte que le reste de mon séjour devienne un enfer. Je lui répondis qu’elle pouvait bien faire ce qu’elle voulait, mais que je ne lirais jamais les lettres personnelles de mes malheureuses soeurs, et que je les lui traduirais encore moins.

[…]

J’avais vu à plusieurs reprises les effets du cachot sur d’autres prisonnières. Une détenue y avait été enfermée pendant vingt-huit jours, au pain et à l’eau, alors que les règlements interdisaient tout séjour de plus de quarante-huit heures. À sa sortie, elle avait du être transportée sur une civière ; ses mains et ses jambes étaient enflées, son corps couvert de plaques. […] Mais rien de ce que j’avais entendu n’était comparable avec la réalité. La cellule était nue ; on devait s’asseoir ou se coucher sur le dur sol de pierre. L’humidité des murs faisait du cachot un endroit épouvantable. Pire encore était l’absence totale d’air et de lumière, les ténèbres impénétrables, tellement épaisses qu’on ne pouvait même pas deviner sa main levée devant sa figure. J’eus la sensation de sombrer dans une fosse dévorante.

[…]

En Mars 1894 nous avons reçu un grand afflux de prisonnières. C’était pratiquement toutes des prostituées ramassées pendant les rafles récentes. La ville avait été frappée d’une nouvelle croisade contre le vice. Le Comité Lexow, avec à sa tête le Révérend Parkhurst, maniait le balai qui devait nettoyer New York de ce fléau affreux. Les hommes trouvés dans les maisons closes étaient automatiquement relâchés, mais les femmes étaient arrêtées, condamnées et envoyées à Blackwell’s Island.

La plupart de ces malheureuses arrivaient dans des conditions déplorables. Elles étaient soudainement privées des narcotiques qu’elles utilisaient pratiquement toutes habituellement. La vue de leur souffrance était poignante.

[…]

Au plus approchait le jour de ma libération, au plus la vie en prison devenait insupportable. Les jours s’éternisaient et je devenais agitée et irritable. Même lire devint impossible. Je restais des heures perdue dans mes souvenirs.

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