j) ETAT

Trotsky proteste beaucoup trop (Emma Goldman)

Trotsky proteste beaucoup trop (Emma Goldman)

(source: http://www.mondialisme.org/spip.php?article54 publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr)

Cette article est aussi disponible en mise en page au format A4 (pdf, 75.8 Ko, 11 pages A4)

Emma Goldman : Trotsky proteste beaucoup trop

(Brochure publiée en anglais en 1938, iné­dite en français.)

Ce pam­phlet dével­oppe les idées exposées dans un arti­cle de Vanguard, men­suel anar­chiste édité à New York. Il fut publié dans le numéro de juillet 1938, mais comme cette revue dis­po­sait d’un espace limité, seule une partie du manus­crit ori­gi­nal fut mise à la dis­po­si­tion des lec­teurs. Je prés­ente ici une ver­sion à la fois cor­rigée et développée (E.G.).

Léon Trotsky affir­mera cer­tai­ne­ment que toute cri­ti­que de son rôle durant la tragédie de Crons-tadt ne fait que ren­for­cer et encou­ra­ger son ennemi mortel : Staline. Mais c’est parce que Trotsky ne peut conce­voir que quelqu’un puisse dét­ester le sau­vage qui règne au Kremlin et le cruel régime qu’il dirige, tout en refu­sant d’exonérer Léon Trotsky pour le crime qu’il a commis contre les ma-rins de Cronstadt.

A mon avis, aucune différ­ence fon­da­men­tale ne sépare les deux pro­ta­go­nis­tes de ce généreux système dic­ta­to­rial, à part le fait que Léon Trotsky ne se trouve plus au pou­voir pour en pro­di­guer les bien­faits, ce qui n’est pas le cas de Staline. Non, je ne défe­nds pas le diri­geant actuel de la Russie.

Je dois cepen­dant sou­li­gner que Staline n’est pas des­cendu du ciel pour venir persé­cuter tout d’un coup l’infor­tuné peuple russe. Il se contente de conti­nuer la tra­di­tion bol­che­vi­que, même s’il agit d’une manière plus impi­toya­ble. Le pro­ces­sus qui a consisté à déposséder les masses russes de leur révo­lution a com­mencé pres-que imméd­ia­tement après la prise de pou­voir par Lénine et son parti. L’ins­tau­ra­tion d’une discri-mina­tion gros­sière dans le ration­ne­ment et le loge­ment, la sup­pres­sion de toutes les libertés politi-ques, les persé­cutions et les arres­ta­tions conti­nuel­les sont deve­nues le quo­ti­dien des masses russes. Il est vrai que les purges de l’époque ne visaient pas les mem­bres du parti, même si cer­tains com­mu­nis­tes furent aussi jetés dans les pri­sons et les camps de concen­tra­tion. Il faut sou­li­gner que les mili­tants de la pre­mière Opposition ouvrière et leurs diri­geants furent rapi­de­ment éliminés. Chliapnikov fut envoyé « se repo­ser » dans le Caucase et Alexandra Kollontai placée en résid­ence sur­veillée. Mais tous les autres oppo­sants poli­ti­ques (men­che­viks, socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires, anar­chis­tes ainsi qu’une grande partie des intel­lec­tuels libéraux) et de nom­breux ouvriers et pay­sans furent empri­sonnés sans ména­gement dans les geôles de la Tcheka, ou exilés dans des régions éloignées de la Russie et de la Sibérie où ils étaient condamnés à une mort lente. En d’autres termes, ce n’est pas Staline qui a inventé la théorie et les mét­hodes qui ont écrasé la révo­lution russe et forgé de nou­vel­les chaînes au peuple russe. Certes, je l’admets bien volon­tiers, la dic­ta­ture est deve­nue mons­trueuse sous le règne de Staline. Mais cela ne dimi­nue pas pour autant la culpa­bi­lité de Léon Trotsky qui fut l’un des acteurs du drame révo­luti­onn­aire dont Cronstadt a cons­ti­tué l’une des scènes les plus san­glan­tes. J’ai devant moi les deux numéros de février et avril 1938 de New International, l’organe offi­ciel de Trotsky. Ils contien­nent des arti­cles de John G. Wright, cent pour cent trots­kyste, et du Grand Patron lui-même.

Ces textes prét­endent réfuter les accu­sa­tions portées contre Trotsky à propos de Cronstadt. M. Wright fait sur­tout écho à la voix de son maître et ses docu­ments ne sont pas de pre­mière main. De plus, il ne se trou­vait pas per­son­nel­le­ment en Russie en 1921. Je pré­fère donc m’intér­esser sur­tout aux propos de Léon Trotsky. Au moins, lui a le sinis­tre mérite d’avoir par­ti­cipé à la « liqui­da­tion » de Cronstadt. Cependant, l’arti­cle de Wright contient quel­ques inexac­ti­tu­des impru­den­tes qui doi-vent être dém­asquées tout de suite. Je les dé-non­ce­rai d’abord rapi­de­ment et je m’occu­pe­rai ensuite des argu­ments de son maître à penser.

John G. Wright prétend que La Révolte de Cronstadt d’Alexandre Berkman « ne fait que refor­mu­ler des inter­pré­tations et de prét­endus faits four­nis par les socia­lis­tes révo­luti­onn­aires de droite, et recueillis dans La Vérité sur la Russie de Volya, édité à Prague en 1921.

Ce mon­sieur accuse ensuite Alexandre Berkman « d’être un homme peu scru­pu­leux, un pla­giaire qui se livre à d’insi­gni­fian­tes re-tou­ches et a pour habi­tude de dis­si­mu­ler la source véri­table de ce qu’il prés­ente comme sa propre ana­lyse ». La vie et l’œuvre d’Alexandre Berkman font de lui l’un des plus grands pen­seurs et com­bat­tants révo­luti­onnai-res, un homme entiè­rement dévoué à son idéal. Ceux qui l’ont connu peu­vent tém­oigner de son honnêteté dans toutes ses actions, ainsi que de son intégrité en tant qu’écrivain. (…) (1) .

Le com­mu­niste moyen, qu’il soit fidèle à Trotsky ou à Staline, connaît à peu près autant la litté­ra­ture anar­chiste et ses auteurs que, di-sons, un catho­li­que connaît Voltaire ou Tho-mas Paine. L’idée même que l’on doit s’enquérir de la posi­tion de ses adver­sai­res poli­ti­ques avant de les des­cen­dre en flam­mes est considérée comme une hérésie par la hié-rar­chie com­mu­niste. Je ne pense donc pas que John G. Wright mente de façon délibérée à propos d’Alexandre Berkman. Je crois plus sim­ple­ment qu’il est pro­fondément igno­rant. Durant toute sa vie Alexandre Berkman a tenu des jour­naux per­son­nels. Même pen­dant les qua­torze années de sup­pli­ces qu’il a endu-rées au Western Penitentiary aux États-Unis, Alexandre Berkman a tou­jours réussi à tenir un jour­nal qu’il m’envoyait clan­des­ti­ne­ment à cette époque. Sur le bateau, le S.S. Buford, qui nous emmena en Russie au cours d’un long et pér­illeux voyage de 28 jours, mon cama­rade conti­nua à tenir son jour­nal et il main­tint cette vieille habi­tude durant les 23 mois que nous passâmes en Russie.

Les Mémoires de prison d’un anar­chiste que même des cri­ti­ques conser­va­teurs ont com­paré à La Maison des morts de Fiodor Dostoïevski, ont été conçus à partir de son jour­nal. La Révolte de Cronstadt et Le Mythe bol­che­vik sont aussi le pro­duit de ses notes prises quo­ti­dien­ne­ment en Russie. Il est donc stu­pide d’accu­ser la bro­chure de Berkman sur Cronstadt de « refor­mu­ler des faits inventés », présentés aupa­ra­vant dans un livre des socia-listes-révo­luti­onn­aires édité à Prague.

Tout aussi fan­tai­siste est l’accu­sa­tion portée par Wright contre Alexandre Berkman d’avoir nié la prés­ence du général Kozlovsky à Cronstadt.

Dans La Révolte de Cronstadt (p. 15), mon vieil ami écrit en effet : « L’ex-général Ko-zlovsky se trou­vait effec­ti­ve­ment à Cronstadt. C’est Trotsky qui l’avait placé là-bas en tant que spéc­ial­iste de l’artille­rie. Il n’a joué abso-lument aucun rôle dans les évé­nements de Cronstadt. » Et Zinoviev en per­sonne le confirma, alors qu’il était au zénith de sa gloire. Au cours de la ses­sion extra­or­di­naire du soviet de Petrograd, le 4 mars 1921, ses­sion convo­quée pour décider du sort de Cronstadt, Zinoviev déc­lara : « Bien sûr, Kozlovsky est vieux et ne peut rien faire, mais les offi­ciers blancs sont der­rière lui et ils trom­pent les ma-rins. » Et Alexandre Berkman sou­li­gna que les marins n’avaient accepté les ser­vi­ces d’aucun général chou­chou de Trotsky, et qu’ils avaient refusé les pro­vi­sions et les autres aides propo-sées par Victor Tchernov, diri­geant des socia-listes-révo­luti­onn­aires de droite à Paris.

Les trots­kys­tes considèrent cer­tai­ne­ment que c’est faire preuve de sen­ti­men­ta­lisme bour­geois que de per­met­tre aux marins calom-niés de s’expri­mer et de se déf­endre. Cette concep­tion des rap­ports avec un adver­saire poli­ti­que, ce jés­uit­isme dét­es­table, a fait da-van­tage pour détr­uire le mou­ve­ment ouvrier dans son ensem­ble qu’aucune des tac­ti­ques « sacrées » du bol­che­visme.

Pour que le lec­teur puisse décider qui a rai-son, des accu­sa­teurs de Cronstadt, ou des ma-rins qui se sont exprimés clai­re­ment à l’époque, je repro­duis ici le mes­sage radio envoyé aux ouvriers du monde entier le 6 mars 1921 : « Notre cause est juste : nous sommes par­ti­sans du pou­voir des soviets, non des par-tis. Nous sommes pour l’élection libre de re-prés­entants des masses tra­vailleu­ses. Les so-viets fan­to­ches mani­pulés par le Parti commu-niste ont tou­jours été sourds à nos besoins et à nos reven­di­ca­tions ; nous n’avons reçu qu’une rép­onse : la mitraille (…). Camarades ! Non seu­le­ment ils vous trom­pent, mais ils tra­ves­tis-sent déli­bérément la vérité et nous dif­fa­ment de la façon la plus mép­ri­sable (…). A Cronstadt, tout le pou­voir est exclu­si­ve­ment entre les mains des marins, sol­dats et ouvriers révolu-tion­nai­res – non entre celles des contre-révo­luti­onn­aires dirigés par un cer­tain Ko-zlovsky, comme la radio de Moscou essaie men­songè­rement de vous le faire croire (…). Ne tardez pas, cama­ra­des ! Rejoignez-nous, contac­tez-nous ; deman­dez à ce que vos délé-gués puis­sent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pour­ront vous dire la vérité et dén­oncer les abo­mi­na­bles ca-lom­nies sur le pain offert par les Finlandais et l’aide pro­posée par l’Entente. Vive le proléta-riat et la pay­san­ne­rie révo­luti­onn­aire ! Vive le pou­voir des soviets libre­ment élus ! »

Les marins prét­en­dument « dirigés » par Kozlovsky deman­dent aux ouvriers du monde entier d’envoyer des délégués afin qu’ils véri-fient si les igno­bles calom­nies dif­fusées par la presse sovié­tique contre eux ont le moin­dre fon­de­ment !

Léon Trotsky est sur­pris et s’indi­gne lors-que qui­conque ose pro­tes­ter contre la répres-sion de Cronstadt. Après tout, ces évé­nements se sont déroulés il y a très long­temps, dix-sept années ont passé, et il s’agi­rait seu­le­ment d’un « épi­sode dans l’his­toire des rela­tions entre la ville prolé­tari­enne et le vil­lage petit-bour­geois ». Pourquoi faire tel­le­ment de « tapage » aujourd’hui ? A moins que l’on veuille « dis­cré­diter l’unique cou­rant révolu-tion­naire qui n’ait jamais renié son dra­peau, qui ne se soit jamais com­pro­mis avec l’ennemi, et qui soit le seul à représ­enter l’avenir ». L’égot­isme de Léon Trotsky, que ses amis et par­ti­sans connais­sent bien, a tou­jours été re-mar­qua­ble. Depuis que les persé­cutions de son ennemi mortel l’ont doté d’une sorte de ba-guette magi­que, sa suf­fi­sance a atteint des pro-por­tions alar­man­tes.

Léon Trotsky est outré que l’on se penche de nou­veau sur l’« épi­sode » de Cronstadt et que l’on se pose des ques­tions sur son rôle per­son­nel dans ces évé­nements. Il ne com-prend pas que ceux qui l’ont déf­endu contre son détr­acteur ont éga­lement le droit de lui deman­der quel­les mét­hodes il a employées lors­que lui, Trotsky, était au pou­voir. Ils ont le droit de lui deman­der com­ment il a traité ceux qui ne considéraient pas ses opi­nions comme une vérité d’Éva­ng­ile. Bien sûr, il serait ridi­cule de s’atten­dre à ce qu’il batte sa coulpe et pro­clame : « Moi aussi je n’étais qu’un homme et j’ai commis des erreurs. Moi aussi j’ai péché et j’ai tué mes frères ou ordonné qu’on les tue. » Seuls de subli­mes pro­phètes ont su at-tein­dre de telles cimes de cou­rage. Léon Trotsky n’en fait pas partie. Au contraire, il conti­nue à vou­loir se prés­enter comme tout-puis­sant, à croire que tous ses actes et ses ju-gements ont été mûrement pesés, et à cou­vrir d’ana­thèmes ceux qui sont assez fous pour suggérer que le grand dieu Léon Trotsky a lui aussi des pieds d’argile.

Il se moque des preu­ves écrites laissées par les marins de Cronstadt et du tém­oig­nage de ceux qui se trou­vaient suf­fi­sam­ment près de la ville rebelle pour voir et enten­dre ce qui s’est passé durant l’hor­ri­ble siège. Il les appelle des « faus­ses étiqu­ettes ». Cela ne l’empêche pas pour autant d’assu­rer à ses lec­teurs que son expli­ca­tion de la rév­olte de Cronstadt peut être « cor­ro­borée et illus­trée par de nom­breux faits et docu­ments ». Les gens intel­li­gents ris­quent de se deman­der pour­quoi Léon Trotsky n’a même pas la déc­ence de prés­enter ces « faus­ses étiqu­ettes » afin qu’ils soient en mesure de se forger eux-mêmes une opi­nion.

Même les tri­bu­naux bour­geois garan­tis­sent à l’accusé le droit de prés­enter des preu­ves pour se déf­endre. Mais ce n’est pas le cas de Léon Trotsky, porte-parole d’une seule et unique vérité, lui qui n’a « jamais renié son dra­peau et ne s’est jamais com­pro­mis avec ses enne­mis ».

On peut com­pren­dre un tel manque élé-men­taire de déc­ence de la part d’un indi­vidu comme John G. Wright. Après tout, comme je l’ai déjà dit, il ne fait que citer les Saintes Écr­it­ures bol­che­vi­ques. Mais pour un person-nage d’enver­gure mon­diale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preu-ves avancées par les marins de Cronstadt indi-que, à mon avis, que cet homme est vrai­ment mal­honnête. Le vieux dicton : « Un léopard change de taches mais jamais de nature » s’appli­que par­fai­te­ment à Léon Trotsky. Le cal­vaire qu’il a subi durant ses années d’exil, la dis­pa­ri­tion tra­gi­que de ses pro­ches, des êtres qu’il aimait, et, de façon encore plus dra­mati-que, la tra­hi­son de ses anciens com­pa­gnons d’armes ne lui ont mal­heu­reu­se­ment rien ap-pris. Pas une goutte de ten­dresse, de dou­ceur, n’a irri­gué l’esprit ran­cu­nier de Trotsky. Quel dom­mage pour lui que l’on entende par­fois mieux le silence des morts que la parole des vivants ! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait enten­dre de plus en plus bruyam­ment au cours des dix-sept der­nières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky ?

Selon le fon­da­teur de l’Armée rouge, « Marx affir­mait déjà qu’on ne pou­vait pas juger les partis ni les indi­vi­dus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes . » Quel dom­mage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase s’appli­que par­fai­te­ment à son propre cas ! Parmi les bol­che­viks capa­bles d’écrire avec un cer­tain talent, aucun auteur n’a réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne s’est vanté autant que lui d’avoir par­ti­cipé à la révo­lution russe et aux évé­nements qui ont suivi. Si l’on appli­que à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déd­uire que ses écrits n’ont aucune valeur – rai­son­ne­ment évid­emment absurde.

Soucieux de dis­cré­diter les motifs de la ré-volte de Cronstadt, Léon Trotsky fait la remar-que sui­vante : « Il m’arriva d’envoyer de diffé-rents fronts des dizai­nes de télégr­ammes ré-cla­mant la mobi­li­sa­tion de nou­veaux détache-ments ’sûrs’, formés d’ouvriers de Petrograd et de marins de la Baltique. Mais, dès la fin de 1918 et en tout cas pas plus tard que 1919, les fronts com­mencèrent à se plain­dre que les nou­veaux détac­hements marins de Cronstadt n’étaient pas bons, qu’ils étaient exi­geants, indis­ci­plinés, peu sûrs au combat, en somme, plus nui­si­bles qu’utiles. » Plus loin dans la même page, Trotsky affirme : « Quand la si-tua­tion devint par­ti­cu­liè­rement dif­fi­cile dans Petrograd affamée, on exa­mina plus d’une fois, au Bureau poli­ti­que, la ques­tion de savoir s’il ne fal­lait pas faire un ’emprunt intérieur’ à Cronstadt, où res­taient encore d’impor­tan­tes rés­erves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd rép­ondaient : ’ Ils ne nous don­ne­ront rien de plein gré. Ils tra­fi­quent sur les draps, le char­bon, le pain. A Cronstadt aujourd’hui, toute la racaille a relevé la tête.’ » Triste exem­ple d’un procédé typi­que­ment bol-chevik : non seu­le­ment on liquide phy­si­que-ment ses adver­sai­res poli­ti­ques mais on souille aussi leur mém­oire. Suivant les traces de Marx, Engels et Lénine, Trotsky puis Staline ont uti­lisé les mêmes mét­hodes. Je n’ai pas l’inten­tion de dis­cu­ter ici du com­por­te­ment des marins de Cronstadt en 1918 ou en 1919. Je ne suis arrivée en Russie qu’en jan­vier 1920. Du début de 1920 jusqu’à la « liqui­da­tion » de Cronstadt, quinze mois plus tard, les marins de la flotte de la Baltique furent présentés comme des hommes de valeur ayant tou­jours fait preuve d’un cou­rage iné-bran­la­ble. A de mul­ti­ples repri­ses, des anar-chis­tes, des men­che­viks, des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et aussi de nom­breux com-munis­tes m’ont dit que les marins for­maient l’épine dor­sale de la révo­lution. Durant la ma-nifes­ta­tion du 1er mai 1920, et au cours des autres fes­ti­vités orga­nisées en l’hon­neur de la visite de la pre­mière mis­sion du Parti tra­vail-liste bri­tan­ni­que, les marins de Cronstadt cons­ti­tuèrent un impor­tant contin­gent, parfai-tement visi­ble. Ils furent salués comme de grands héros qui avaient sauvé la révo­lution contre Kerenski, et Petrograd contre Ioudé-nitch. Pendant l’anni­ver­saire de la révo­lution d’Octobre, les marins se trou­vaient de nou­veau aux pre­miers rangs, et des foules com­pac­tes applau­di­rent lorsqu’ils rejouèrent la prise du Palais d’Hiver.

Est-il pos­si­ble que les diri­geants du Parti, à l’excep­tion de Léon Trotsky, n’aient pas été au cou­rant de la cor­rup­tion et de la démo­ra­lisa-tion de Cronstadt que nous décrit le fon­da­teur de l’Armée rouge ? Je ne crois pas. D’ailleurs, je doute que Trotsky lui-même ait eu cette opi­nion avant mars 1921. Son récit actuel ré-sulte-t-il de doutes qu’il épr­ouva alors, ou s’agit-il d’une ten­ta­tive de jus­ti­fier après coup la « liqui­da­tion » insensée de Cronstadt ?

Même si l’on admet que les marins n’étaient pas les mêmes qu’en 1917(2), il est évident que les Cronstadtiens de 1921 n’avaient rien à voir avec le sinis­tre tableau qu’en dresse Trotsky et son dis­ci­ple Wright. De fait, les marins n’ont connu leur ter­ri­ble destin qu’à cause de leur pro­fonde soli­da­rité, de leurs liens étroits avec les ouvriers de Petrograd qui endurèrent la faim et le froid jusqu’à se rév­olter au cours d’une série de grèves en février 1921. Pourquoi Trotsky et ses par­ti­sans ne men­tion­nent-ils pas ce fait ? Léon Trotsky sait par­fai­te­ment, si Wright l’ignore, que la pre­mière scène du drame de Cronstadt s’est déroulée à Petrograd le 24 février et n’a pas été jouée par les marins mais par les grév­istes. Car c’est ce jour-là que les grév­istes ont laissé s’expri­mer leur colère accu­mulée contre l’indiffér­ence bru­tale des hommes qui n’arrêtaient pas de dis­cou­rir sur la dic­ta­ture du prolé­tariat, dic­ta­ture qui s’était trans­formée depuis long­temps en la dic­ta­ture impi­toya­ble du Parti com­mu­niste.

Dans son jour­nal, Alexandre Berkman rap-porte : « Les ouvriers de l’usine de Troubot-chny se sont mis en grève. Au cours de la dis-tri­bu­tion des vêtements d’hiver, les commu-nistes ont été beau­coup mieux servis que ceux qui ne sont pas mem­bres du Parti, se plai-gnent-ils. Le gou­ver­ne­ment refuse de pren­dre en considé­ration leurs reven­di­ca­tions tant que les ouvriers ne repren­nent pas le tra­vail. Des foules de grév­istes se sont ras­sem­blées dans les rues près des usines, et des sol­dats ont été envoyés pour les dis­per­ser. C’étaient des kour-santi, des jeunes com­mu­nis­tes de l’Académie mili­taire. Il n’y a pas eu de vio­len­ces.

Maintenant les grév­istes sont rejoints par des tra­vailleurs des entrepôts de l’Amirauté et des docks de Calernaya. L’hos­ti­lité aug­mente contre l’atti­tude arro­gante du gou­ver­ne­ment. Ils ont essayé de mani­fes­ter dans la rue mais les trou­pes montées sont inter­ve­nues pour les en empêcher. » C’est seu­le­ment après s’être enquis de la situa­tion véri­table des ouvriers de Petrograd que les marins de Cronstadt ont fait en 1921 ce qu’ils avaient fait en 1917. Ils se sont immé-dia­te­ment soli­da­risés avec les ouvriers. A cause de leur rôle en 1917, les marins avaient tou­jours été considérés comme le glo­rieux fleu­ron de la révo­lution. En 1921, ils agi­rent de la même façon mais furent dénoncés aux yeux du monde entier comme des traîtres, des contre-révo­luti­onn­aires. Évide­mment, en 1917, les marins de Cronstadt avaient aidé à mettre en selle les bol­che­viks. En 1921, ils deman-daient des comp­tes pour les faux espoirs que le Parti avait fait naître chez les masses, et les belles pro­mes­ses que les bol­che­viks avaient reniées dès qu’ils avaient jugé être soli­de­ment ins­tallés au pou­voir. Crime abo­mi­na­ble en vérité. Mais le plus impor­tant dans ce crime est que les marins de Cronstadt ne se sont pas « mutinés » dans un contexte serein. Leur ré-bel­lion était pro­fondément enra­cinée dans les souf­fran­ces des tra­vailleurs russes : le proléta-riat des villes, aussi bien que la pay­san­ne­rie.

Certes, notre ex-com­mis­saire du peuple nous assure : « Les pay­sans se firent aux ré-qui­si­tions comme à un mal tem­po­raire. Mais la guerre civile dura trois ans. La ville ne don­nait pres­que rien au vil­lage et lui pre­nait pres­que tout, sur­tout pour les besoins de la guerre. Les pay­sans avaient approuvé les ’ bol­che­viks’, mais deve­naient de plus en plus hos­ti­les aux ’com­mu­nis­tes’. » Malheureusement, ces argu-ments relèvent de la pure fic­tion, comme le prou­vent de nom­breux faits, notam­ment la liqui­da­tion des soviets pay­sans dirigés par Ma-ria Spiridovna, et le déluge de fer et de feu lancé contre les pay­sans pour les obli­ger à li-vrer tous leurs pro­duits, y com­pris leurs grai-nes pour les semailles de prin­temps. En fait, les pay­sans dét­estaient le régime pres­que depuis le début de la révo­lution, en tout cas cer­tai­ne­ment depuis le moment où le slogan de Lénine « Expropriez les expro­pria-teurs » devint « Expropriez les pay­sans pour la gloire de la dic­ta­ture com­mu­niste. » C’est pour­quoi ils pro­tes­taient cons­tam­ment contre la dic­ta­ture bol­che­vi­que. Comme en tém­oigne notam­ment le soulè­vement des pay­sans de Carélie, écrasé dans le sang par le général tsa-riste Slastchev-Krimsky. Si les pay­sans appré-ciaient autant le régime sovié­tique que Trotsky vou­drait nous le faire croire, pour­quoi dut-on envoyer cet homme san­gui­naire en Carélie ?

Slastchev-Krimsky avait com­battu la révo-lution depuis le début et dirigé quel­ques-unes des armées de Wrangel en Crimée. Il avait commis des actes bar­ba­res contre des prison-niers de guerre et orga­nisé d’igno­bles pogro-mes. Et main­te­nant ce général se repen­tait et reve­nait à « sa patrie ». Ce contre-révo­luti­onn­aire patenté, ce mas­sa­creur de Juifs, reçut les hon­neurs mili­tai­res de la part des bol­che­viks, en com­pa­gnie de plu­sieurs généraux tsa­ris­tes et offi­ciers des armées blan-ches. Certes, on peut considérer comme un juste châtiment le fait que des antisé­mites soient obligés de saluer un Juif, Trotsky, leur supérieur hiér­arc­hique, et de lui obéir. Mais pour la révo­lution et le peuple russe, le retour triom­phal de ces impér­ial­istes était une insulte. Afin de le réc­omp­enser de son nouvel amour tout neuf pour la patrie socia­liste, on confia à Slastchev-Krimsky la mis­sion d’écraser les pay­sans de Carélie qui deman-daient l’autodét­er­mi­nation et de meilleu­res condi­tions de vie. Léon Trotsky nous raconte que les marins de Cronstadt en 1919 n’auraient pas donné leurs pro­vi­sions de « plein gré » si on leur avait demandé – comme si les bol­che­viks avaient jamais procédé ainsi ! En fait, cette expres­sion ne fait pas partie de leur voca­bu­laire. Cependant ce sont ces marins prét­en­dument démo­ralisés, ces « spé­cu­lateurs », cette « racaille », etc., qui pri­rent le parti du proléta-riat des villes en 1921, et dont la pre­mière re-ven­di­ca­tion était l’égalité des rations. Quels gang­sters que ces Cronstadiens, vrai­ment !

Wright et Trotsky essaient de dis­cré­diter les marins de Cronstadt parce que ces der­niers ont rapi­de­ment formé un Comité révo­luti­onn­aire pro­vi­soire. Rappelons tout d’abord qu’ils n’ont pas pré­médité leur rév­olte, mais qu’ils se réu­nirent le 1er mars 1921 pour dis­cu­ter de la façon d’aider leurs cama­ra­des de Petrograd. En fait, John G. Wright nous four­nit lui-même la rép­onse quand il écrit : « Il n’est pas du tout exclu que les auto­rités loca­les de Cronstadt n’aient pas su gérer habi­le­ment la situa­tion (…). On sait que Kalinine et le com­mis­saire du peuple Kouzmine n’étaient guère estimés par Lénine et ses collègues (…). Dans la mesure où les auto­rités loca­les n’étaient pas cons­cien­tes de l’impor­tance du danger et n’ont pas pris les mesu­res effi­ca­ces et adéq­uates pour trai­ter la crise, leurs mala­dres­ses ont cer­tai­ne­ment joué un rôle dans le dér­ou­lement des évé­nements (…) ».

Le pas­sage sur l’opi­nion néga­tive de Lénine à propos de Kalinine et Kouzmine n’est mal-heu­reu­se­ment qu’un vieux truc des bol­che­viks : on fait porter le cha­peau à un sous-fifre mala­droit pour dégager la res­pon­sa­bi­lité des diri­geants. Certes, les auto­rités loca­les de Cronstadt ont commis une « mala­dresse ». Kouzmine atta­qua vio­lem­ment les marins et les menaça de ter­ri­bles représailles. Les marins savaient évid­emment ce qui les atten­dait. Ils savaient que, si Kouzmine et Vassiliev obte­naient carte blan­che, leur pre­mière mesure serait de priver Cronstadt de ses armes et de ses rés­erves de nour­ri­ture. C’est la raison pour laquelle les marins formèrent leur Comité révo­luti­onn­aire pro­vi­soire. Et ils furent encou­ragés dans leur décision, lorsqu’ils appri­rent qu’une délé­gation de trente marins partie à Petrograd pour dis­cu­ter avec les ouvriers s’était vu refu­ser le droit de ren­trer à Cronstadt, que ses mem­bres avaient été arrêtés et placés entre les mains de la Tcheka.

Wright et Trotsky accor­dent une énorme impor­tance à une rumeur annoncée lors de la réunion du 1er mars : un camion bourré de sol-dats lour­de­ment armés allait ral­lier Cronstadt. Il est évident que Wright n’a jamais vécu sous une dic­ta­ture hermé­tique. Moi si. Lorsque les réseaux par les­quels pas­sent les contacts hu-mains sont inter­rom­pus, lors­que toute pensée est recro­que­villée sur elle-même et que la li-berté d’expres­sion est étouffée, alors les ru-meurs se rép­andent à la vitesse de l’éclair et pren­nent des dimen­sions ter­ri­fian­tes. De plus, des camions rem­plis de sol­dats et de tchék­istes armés jusqu’aux dents patrouillaient sou­vent les rues durant la journée. Ils lançaient leurs filets pen­dant la nuit et rame­naient leurs prises jusqu’à la Tcheka. Ce spec­ta­cle était fréquent à Petrograd et à Moscou, à l’époque où je me trou­vais en Russie. Dans le climat de ten­sion ins­tauré par le dis­cours menaçant de Kouz-mine, il était par­fai­te­ment normal que des ru-meurs cir­cu­lent et que l’on y accorde crédit.

Pendant la cam­pa­gne contre les marins de Cronstadt, on a éga­lement affirmé que le fait que des nou­vel­les sur Cronstadt soient parues dans la presse pari­sienne deux semai­nes avant le début de la rév­olte était la preuve que les marins avaient été mani­pulés par les puis­san-ces impér­ial­istes et que cette rév­olte avait été en fait ourdie depuis Paris. Il est évident que cette calom­nie avait pour seule uti­lité de dis-cré­diter les Cronstadtiens aux yeux des ou-vriers.

En réalité, ces nou­vel­les anti­cipées n’avaient rien d’extra­or­di­naire. Ce n’était pas la pre­mière fois que de telles rumeurs nais­saient à Paris, Riga ou Helsingfors et géné­ra­lement elles ne coïn­cidaient pas avec les déc­la­rations des agents de la contre-révo­lution à l’étr­anger. D’un autre côté, beau­coup d’évé­nements se sont pro­duits en Union sovié­tique qui auraient pu réjouir le cœur de l’Entente et dont on n’enten­dit jamais parler – des évé­nements bien plus nui­si­bles à la révo­lution russe et causés par la dic­ta­ture du Parti com­mu­niste lui-même. Par exem­ple, le fait que la Tcheka détr­uisit de nom­breu­ses réa­li­sations d’Octobre et que, en 1921, elle était déjà deve­nue une excrois­sance mor­telle sur le corps de la révo­lution. Je pour­rais men­tion­ner bien d’autres évé­nements sem­bla­bles qui m’obli­ge­raient à des dével­op­pements trop longs dans le cadre de cet arti­cle.

Non, les nou­vel­les anti­cipées parues dans la presse pari­sienne n’ont aucun rap­port avec la rév­olte de Cronstadt. De fait, en 1921, à Petro-grad, per­sonne ne croyait à l’exis­tence d’un lien quel­conque, y com­pris une grande partie des com­mu­nis­tes. Comme je l’ai déjà dit, John G. Wright n’est qu’un simple dis­ci­ple de Léon Trotsky et il ignore donc ce que la plu­part des gens, à l’intérieur et à l’extérieur du parti bol-chevik, pen­saient de ce prét­endu « lien » en 1921. Les futurs his­to­riens appréc­ieront cer­taine-ment la « muti­ne­rie » de Cronstadt à sa vérita-ble valeur. S’ils le font, et lors­que cela se pro-duira, je suis per­suadé qu’ils arri­ve­ront à la conclu­sion que le soulè­vement n’aurait pas pu se pro­duire à un meilleur moment s’il avait été déli­bérément pla­ni­fié.

Le fac­teur dét­er­minant qui décida le sort de Cronstadt fut la Nep (la Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique). Lénine était par­fai­te­ment cons-cient que ce nou­veau schéma « révo­lution-naire » soulè­verait une oppo­si­tion considé­rable dans le Parti. Il avait besoin d’une menace imméd­iate pour faire passer la Nep, à la fois rapi­de­ment et en dou­ceur. Cronstadt se produi-sit donc à un moment fort utile pour lui. Toute la machine de pro­pa­gande se mit en marche pour dém­ontrer que les marins étaient de mè-che avec les puis­san­ces impér­ial­istes, et avec les éléments contre-révo­luti­onn­aires qui vou-laient détr­uire l’État com­mu­niste. Cela marcha à mer­veille. La Nep fut imposée sans la moin-dre ani­cro­che. On finira par déc­ouvrir le coût effrayant de cette manœuvre. Les trois cents délégués, la fleur de la jeu­nesse com­mu­niste, qui quittèrent pré­ci­pit­amment le congrès du Parti pour aller écraser Cronstadt, ne représ­entaient qu’une poi­gnée des mil­liers de vies qui furent cyni-que­ment sacri­fiées. Ils par­ti­rent en croyant avec fer­veur les men­son­ges et calom­nies des bol­che­viks. Ceux qui survé­curent eurent un rude réveil.

Je me sou­viens d’avoir ren­contré dans un hôpital un jeune com­mu­niste blessé. J’ai ra-conté cette anec­dote dans Comment j’ai perdu mes illu­sions sur la Russie. Ce tém­oig­nage n’a rien perdu de sa valeur malgré les années : « Beaucoup de ceux qui avaient été blessés au cours de l’atta­que contre Cronstadt avaient été amenés dans le même hôpital, et c’étaient sur­tout des kour­santi, de jeunes com­mu­nis­tes. J’ai eu l’occa­sion de dis­cu­ter avec l’un d’entre eux. Sa dou­leur phy­si­que, me dit-il, ne repré-sen­tait rien à côté de ses souf­fran­ces psycho-logi­ques. Il s’était rendu compte trop tard qu’il avait été dupé par le slogan de la ’contre-révo­lution’. Pas un général tsa­riste, pas un garde-blanc n’avait pris la tête des marins de Cronstadt – il ne s’était battu que contre ses pro­pres cama­ra­des, des marins, des sol­dats et des ouvriers qui avaient héro­ïquement com-battu pour la révo­lution. »

Aucune per­sonne sensée ne verra la moin­dre simi­li­tude entre la Nep et la reven­di­ca­tion des marins de Cronstadt d’éch­anger libre­ment les pro­duits. La Nep ne fit que réint­rod­uire les ter­ri­bles maux que la révo­lution russe avait tenté d’éli­miner. L’éch­ange libre des pro­duits entre les ouvriers et les pay­sans, entre la ville et la cam­pa­gne, incar­nait la raison d’être même de la révo­lution. Évide­mment, « les anar­chis­tes étaient hos­ti­les à la Nep ». Mais le marché libre, comme Zinoviev me l’avait dit en 1920, « n’a aucune place dans notre plan cen­tra­lisé ». Pauvre Zinoviev : il ne pou­vait ima­gi­ner quel mons­tre allait naître de la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir !

C’est l’obses­sion de la cen­tra­li­sa­tion de la dic­ta­ture qui a développé très tôt la divi­sion entre la ville et le vil­lage, les ouvriers et les pay­sans. Ce n’est pas, comme Trotsky l’affirme, parce que « la pre­mière est proléta-rienne (…) et le second petit-bour­geois », mais parce que la dic­ta­ture bol­che­vik a para­lysé à la fois les ini­tia­ti­ves du prolé­tariat urbain et celles de la pay­san­ne­rie. Selon Léon Trotsky, « Le soulè­vement de Cronstadt n’a pas attiré, mais repoussé les ou-vriers de Petrograd. La dém­ar­cation s’opéra selon la ligne des clas­ses. Les ouvriers sen­ti­rent imméd­ia­tement que les rebel­les de Cronstadt se trou­vaient de l’autre côté de la bar­ri­cade, et ils sou­tin­rent le pou­voir sovié­tique. » Il oublie d’expli­quer la raison prin­ci­pale de l’indiffér­ence appa­rente des ouvriers de Petrograd. En effet, la cam­pa­gne de men­son­ges, de calom­nies et de dif­fa­ma­tion contre les marins a com­mencé le 2 mars 1921.

La presse sovié­tique a tran­quille­ment dis­tillé son venin contre les marins. Les accu­sa­tions les plus mép­ri­sables ont été lancées contre eux et cela a conti­nué jusqu’à l’écra­sement de Cronstadt, le 17 mars 1921. De plus, Petrograd subis­sait la loi mar­tiale. Plusieurs usines furent fermées et les ouvriers ainsi dépossédés de leur-gagne-pain com­mençaient à se réunir entre eux. Ci-tons le jour­nal d’Alexandre Berkman : « Beaucoup d’arres­ta­tions ont lieu. Des grou-pes de grév­istes enca­drés par des tchék­istes sont fréqu­emment emmenés en prison. Une grande ten­sion ner­veuse règne dans la ville. Toutes sortes de préc­autions sont prises pour protéger les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­ta­les. On a placé des mitrailleu­ses devant l’hôtel Astoria, où résident Zinoviev et d’autres diri­geants bol­che­viks. Des pro­cla­ma­tions offi­ciel­les or-don­nent aux grév­istes de retour­ner au tra­vail (…) et rap­pel­lent à la popu­la­tion qu’il est in-terdit de se ras­sem­bler dans les rues. Le Co-mité de déf­ense a com­mencé un ’net­toyage de la ville’. Beaucoup d’ouvriers soupçonnés de sym­pa­thi­ser avec Cronstadt ont été arrêtés. Tous les marins de Petrograd et une partie de la gar­ni­son jugés ’peu fia­bles’ ont été envoyés dans des lieux éloignés, tandis que les famil­les des marins de Cronstadt vivant à Petrograd sont détenues en otages.

Le Comité de déf­ense a informé Cronstadt que les ’pri­son­niers sont considérés comme des garan­ties’ pour la sécu-rité du com­mis­saire de la flotte de la mer Bal-tique, N.N. Kouzmine, le pré­sident du soviet de Cronstadt, T. Vassiliev et d’autres commu-nistes. ’Si nos cama­ra­des subis­sent le moin­dre mau­vais trai­te­ment, les otages le paie­ront de leur vie.’ » Sous un tel régime de fer, il était phy­si­que­ment impos­si­ble aux ouvriers de Pe-tro­grad de s’allier avec les insurgés de Crons-tadt, d’autant plus que pas une ligne des mani-festes publiés par les marins n’est par­ve­nue aux ouvriers de Petrograd. En d’autres termes, Léon Trotsky fal­si­fie déli­bérément les faits. Les ouvriers auraient cer­tai­ne­ment pris le parti des marins, parce qu’ils savaient que ceux-ci n’étaient ni des mutins, ni des contre-révo­luti­onn­aires, mais qu’ils s’étaient montré soli­dai­res des ouvriers en 1905, ainsi qu’en mars et octo­bre 1917. C’est pour­quoi je peux affir­mer que Trotsky, tout à fait cons­ciem-ment, insulte gros­siè­rement la mém­oire des marins de Cronstadt. Dans New International (p. 106), Trotsky assure ses lec­teurs que « per­sonne, soit dit en pas­sant, ne pen­sait en ces jours-là à la doc­trine anar­chiste ». Cela ne cadre mal­heu­reu­se­ment pas avec la persé­cution inces­sante des anar­chis­tes qui com­mença en 1918, lors­que Léon Trotsky liquida le quar­tier général anar­chiste à Moscou à coups de mitrailleuse. Dès cette époque le pro­ces­sus d’éli­mi­nation des anar­chis­tes se mit en marche. Même aujourd’hui, si long­temps après, les camps de concen­tra­tion du gou­ver­ne­ment sovié­tique sont rem­plis d’anar­chis­tes, du moins ceux qui sont encore vivants.

En fait, avant l’insur­rec­tion de Cronstadt, en octo­bre 1920, lors­que Trotsky chan­gea d’avis à propos de Makhno, parce qu’il avait besoin de son aide et de son armée pour liqui­der Wrangel, et lorsqu’il consen­tit à ce que se tienne un congrès anar­chiste à Kharkov, plu­sieurs cen-taines d’anar­chis­tes furent raflés et envoyés à la prison de Boutirka où ils restèrent jusqu’en avril 1921, sans qu’on leur com­mu­ni­que le moin­dre motif d’inculpa­tion. Puis, en compa-gnie d’autres mili­tants de gauche, ils dis­paru-rent dans de mor­tel­les ténèbres, et furent en-voyés secrè­tement dans des pri­sons et des camps de concen­tra­tion en Russie et en Sibérie. Mais ceci est une autre page de l’his­toire sovié­tique. Ce qu’il importe de sou­li­gner ici, c’est qu’on « pen­sait » beau­coup aux anar­chis-tes à l’époque, sinon pour­quoi diable les au-rait-on arrêtés et en voyés aux quatre coins de la Russie et de la Sibérie, comme au temps du tsa­risme ?

Léon Trotsky se moque de la reven­di­ca­tion des « soviets libres ». Les marins avaient en effet la naïveté de croire que des soviets libres pou­vaient coexis­ter avec une dic­ta­ture. En fait, les soviets libres ont cessé d’exis­ter beau­coup plus tôt, de même que les syn­di­cats et les coo-péra­tives. Ils ont tous été accro­chés au char de l’appa­reil l’État bol­che­vik. Un jour, Lénine m’a déclaré d’un air très satis­fait : « Votre grand homme, Enrico Malatesta, est favo­ra­ble à nos soviets. » Et je me suis empressée de le cor­ri­ger : « Vous voulez dire des soviets libres, cama­rade Lénine. Moi aussi je leur suis favo-rable. » Aussitôt Lénine a changé de sujet de conver­sa­tion. Mais je déc­ouvris rapi­de­ment pour­quoi les soviets libres avaient cessé d’exis­ter en Russie.

John G. Wright prét­endra sans doute qu’il n’exis­tait aucun pro­blème à Petrograd jusqu’au 22 février. Cela cadre bien avec la façon dont il rema­nie « l’his­toire » du Parti. Mais le méc­ont­en­tement et l’agi­ta­tion des ouvriers étaient très visi­bles lors­que nous sommes arri-vés en Russie. Dans chaque usine que j’ai vi-sitée, j’ai pu cons­ta­ter le méc­ont­en­tement et la colère des tra­vailleurs, parce que la dic­ta­ture du prolé­tariat était deve­nue la dic­ta­ture écras­ante d’un parti com­mu­niste, fondée sur un système de ration­ne­ment différ­encié et des dis­cri­mi­na­tions de toute sorte. Si le mé-conten­te­ment des ouvriers n’a pas explosé avant 1921, c’est seu­le­ment parce qu’ils s’accro­chaient à l’espoir tenace que, lors­que les fronts auraient été liquidés, les pro­mes­ses d’Octobre seraient enfin tenues. Et c’est Cronstadt qui fit éclater leur der­nière bulle d’illu­sion.

Les marins avaient osé pren­dre le parti des ouvriers méc­ontents. Ils avaient osé exiger que les pro­mes­ses de la révo­lution – « Tout le pou­voir aux soviets » – soient enfin tenues. La dic­ta­ture poli­ti­que avait tué la dic­ta­ture du prolé­tariat. Telle est leur seule offense impar-don­na­ble contre l’Esprit saint du bol­che­visme. Dans une note de son arti­cle (p. 49), Wright affirme que Victor Serge aurait réc­emment déclaré, à propos de Cronstadt, que « les bol-che­viks, une fois confrontés à la muti­ne­rie, n’ont pas eu d’autre solu­tion que de l’écraser ». Victor Serge ne réside plus dans les terres hos­pi­ta­lières de la « patrie » des tra-vailleurs. Si cette déc­la­ration rap­portée par Wright est exacte, il ne me semble pas déloyal d’affir­mer que Victor Serge ne dit tout sim-ple­ment pas la vérité. Alors qu’en 1921 il ap-par­te­nait à la Section franç­aise de l’Internationale com­mu­niste, Serge était aussi bou­le­versé et hor­ri­fié qu’Alexandre Berkman, moi-même et bien d’autres révo­luti­onn­aires devant la bou­che­rie que Léon Trotsky prépa-rait, devant sa pro­messe de « tirer les marins comme des per­dreaux (3) ». Chaque fois que Serge avait un moment de libre, il fai­sait ir-rup­tion dans notre cham­bre, mar­chait de long en large, s’arra­chait les che­veux, frap­pait ses poings l’un contre l’autre, tel­le­ment il était indi­gné. « Il faut faire quel­que chose, il faut faire quel­que chose pour arrêter cet hor­ri­ble mas­sa­cre », répétait-il. Lorsque nous lui de-mandâmes pour­quoi lui, qui était membre du parti, n’élevait pas la voix pour pro­tes­ter, il nous rép­ondit que cela ne serait d’aucune uti-lité pour les marins.

En plus, cela le signa­le­rait à l’atten­tion de la Tcheka et abou­ti­rait sans doute à ce qu’on le fasse dis­pa­raître dis­crète-ment. Sa seule excuse est qu’il avait à l’époque une jeune femme et un bébé. Mais s’il a vrai­ment déclaré aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, que « les bol­che­viks, une fois confrontés à la muti­ne­rie n’ont pas eu d’autre solu­tion que de l’écraser », une telle atti­tude est pour le moins inex­cu­sa­ble. Victor Serge sait aussi bien que moi qu’il n’y a pas eu de muti­ne­rie à Cronstadt, que les marins n’ont à aucun moment uti­lisé leurs armes avant le début des bom­bar­de­ments. Il sait éga­lement qu’aucun des com­mis­sai­res com­mu­nis­tes arrêtés, ni même aucun com­mu­niste n’a été vic­time de mau­vais trai­te­ments. J’exhorte donc Victor Serge à dire la vérité. Qu’il ait pu conti­nuer à vivre en Russie sous le régime de ses cama­ra­des Lénine et Trotsky, pen­dant que tant d’autres mal­heu­reux étaient assas­sinés pour avoir pris cons­cience de toutes les hor­reurs qui se dér­oulaient, est son pro­blème. Mais je ne peux le lais­ser dire que les bol­che­viks ont eu raison de cru­ci­fier les marins.

Léon Trotsky a une atti­tude sar­cas­ti­que lorsqu’on l’accuse d’avoir tué 1 500 marins. Non, ses mains ne sont pas souillées de sang. Il a confié à Toukhatchevsky la tâche de tirer les marins « comme des per­dreaux », selon son expres­sion. Toukhatchevski a appli­qué ses ordres avec une grande cons­cience pro­fes­sion-nelle. Des cen­tai­nes d’hommes ont été massa-crés et ceux qui ont survécu aux tirs d’artille­rie inces­sants des bol­che­viks ont été placés entre les mains de Dybenko, célèbre pour son hu-manité et son sens de la jus­tice. Toukhatchevski et Dybenko sont les héros et les sau­veurs de la dic­ta­ture ! L’his­toire sem-ble avoir une façon par­ti­cu­lière de rendre jus-tice.

Léon Trotsky essaie de nous balan­cer une de ses cartes maîtr­esses lorsqu’il se demande « où et quand leurs grands prin­ci­pes se sont trouvés confirmés en pra­ti­que, ne fût-ce que par­tiel­le­ment, ne fût-ce que ten­dan­cielle-ment ? » Cette carte, comme toutes celles qu’il a déjà jouées durant sa vie, ne lui per­met­tra pas de gagner la partie. En vérité, les prin­ci­pes anar­chis­tes ont été confirmés, pra­ti­que­ment et ten­dan­ciel­le­ment, en Espagne. Certes, cela n’a pu se faire que par­tiel­le­ment. Comment aurait-il pu en être autre­ment alors que toutes les forces cons­pi­raient contre la révo­lution espa-gnole ? Le tra­vail cons­truc­tif entre­pris par la CNT et la FAI cons­ti­tue une réa­li­sation inima-gina­ble aux yeux du régime bol­che­vik, et la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres et des usines en Es-pagne représ­ente la plus grande réus­site de toutes les pér­iodes révo­luti­onn­aires. De plus, même si Franco gagne et que les anar­chis­tes espa­gnols sont exter­minés, le tra­vail qu’ils ont com­mencé conti­nuera à vivre. Les prin­ci­pes et ten­dan­ces anar­chis­tes sont implantés si pro-fondément dans la terre d’Es-pagne que rien ni per­sonne ne les éra­diq­uera.

ANNEXE : LÉON TROTSKY, JOHN G. WRIGHT ET LES ANARCHISTES ESPAGNOLS.

Durant les quatre années qu’a duré la guerre civile en Russie, les anar­chis­tes se sont pres-que tous battus aux côtés des bol­che­viks, même s’ils se ren­daient chaque jour davan­tage compte de l’effon­dre­ment immi­nent de la ré-volu­tion. Ils se sen­taient obligés de garder le silence et d’éviter tout acte ou déc­la­ration qui pour­rait aider et confor­ter les enne­mis de la révo­lution. Certes, la révo­lution russe s’est battue sur de nom­breux fronts et contre de nom­breux enne­mis, mais à aucun moment la situa­tion n’a été aussi effrayante que celle que doi­vent af-fron­ter le peuple et les anar­chis­tes espa­gnols durant la révo­lution actuelle. La menace de Franco, aidé par les forces des États alle­mand et ita­lien et leur matériel mili­taire, les bien­faits de Staline s’abat­tant sur l’Espagne, les ma-nœuvres des puis­san­ces impér­ial­istes, la trahi-son des prét­endues démoc­raties et l’apa­thie du prolé­tariat inter­na­tio­nal, tous ces éléments dép­assent lar­ge­ment les dan­gers qui menaçaient la révo­lution russe. Et que fait Trotsky face à une aussi ter­ri­ble tragédie ? Il se joint à la meute hur­lante et lance son poi­gnard empoi-sonné contre les anar­chis­tes espa­gnols, à l’heure la plus déci­sive. Mais les anar­chis­tes espa­gnols ont sans doute commis une grave erreur. Ils ont eu tort de ne pas invi­ter Trotsky à pren­dre en charge la révo­lution espa­gnole et à leur mon­trer com­ment ce qu’il avait si bien réussi en Russie pou­vait être appli­qué sur le sol espa­gnol. Tel semble être son prin­ci­pal cha­grin.

(1) Je me suis permis ici de couper quel­ques lignes où Emma Goldman répète mot pour mot ses argu­ments en faveur d’Alexandre Berkman (N.d.T.).

(2) D’après l’his­to­rien anglais Israel Get-zler, dans son livre Cronstadt (1917-1921), 75 % des marins de Cronstadt s’étaient engagés avant 1918 (N.d.T.)

. (3) Contrairement à une lég­ende fort répan-due, cette déc­la­ration n’est pas de Trotsky mais figu­rait dans un tract largué sur Cronstadt par les bol­che­viks (N.d.T.).

mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog’n Glop

===========================================

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s