1- Guerre, Militarisation, f) XENOPHOBIE, NATIONALISME, j) ETAT

Le patriotisme, une menace contre la liberté (1911, Emma Goldman)

Le patriotisme, une menace contre la liberté (1911, Emma Goldman)

(source: http://www.mondialisme.org/spip.php?article1160 publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr)

Cette article est aussi disponible en mise en page au format A4 (pdf, 761.2 Ko, 9 pages A4)

Emma Goldman : Le patriotisme, une menace contre la liberté (1911)

publié par Yves, le jeudi 15 mai 2008
Enregistrer au format PDF

Qu’est-ce que le patrio­tisme ? Est-ce le fait d’aimer le lieu où l’on est né, l’endroit où se sont déployés les rêves et les espoirs de notre enfance, nos aspi­ra­tions les plus pro­fon­des ? Est-ce l’endroit où, dans notre naïveté enfan­tine, nous regar­dions les nuages défiler dans le ciel à vive allure en nous deman­dant pour­quoi nous ne pou­vions nous dép­lacer aussi rapi­de­ment ? Le lieu où nous comp­tions des mil­liers d’étoiles scin­tillan­tes, effrayés à l’idée que cha­cune d’entre elles puisse être l’un des yeux du Seigneur et fût capa­ble de percer les grands secrets de notre petite âme ? L’endroit où nous écoutions le chant des oiseaux, et désirions ardem­ment avoir des ailes pour voler, tout comme eux, vers de loin­tai­nes contrées ? Ou celui où nous nous asseyions sur les genoux de notre mère, fas­cinés par des contes mer­veilleux rela­tant des exploits inouïs et d’incroya­bles conquêtes ? En résumé, le patrio­tisme se définit-il par l’amour pour un mor­ceau de cette terre où chaque cen­timètre carré représ­ente des sou­ve­nirs précieux, chers à notre cœur, et qui nous rap­pelle une enfance heu­reuse, joyeuse, espiègle ?

Si c’était cela le patrio­tisme, il serait dif­fi­cile de faire appel à ces sen­ti­ments aujourd’hui en Amérique : en effet, nos ter­rains de jeux ont été trans­formés en usines, en fabri­ques et en mines, et le vacarme assour­dis­sant des machi­nes a rem­placé la musi­que des oiseaux. Il ne nous est plus pos­si­ble d’écouter de belles his­toi­res, de rêver à de nobles exploits, car aujourd’hui nos mères ne nous par­lent plus que de leurs peines, leurs larmes et leur dou­leur.

Alors, qu’est-ce que le patrio­tisme ? « Le patrio­tisme, mon­sieur, est l’ultime res­source des vau­riens », a déclaré le Dr Johnson. Léon Tolstoï, le plus célèbre des anti­pa­trio­tes de notre époque, le définit ainsi : le patrio­tisme est un prin­cipe qui jus­ti­fie l’ins­truc­tion d’indi­vi­dus qui com­met­tront des mas­sa­cres de masse ; un com­merce qui exige un bien meilleur outillage pour tuer d’autres hommes que la fabri­ca­tion de pro­duits de pre­mière néc­essité — chaus­su­res, vêtements ou loge­ments ; une acti­vité éco­no­mique qui garan­tit de bien meilleurs pro­fits et une gloire bien plus éclat­ante que celle dont jouira jamais l’ouvrier moyen.

Gustave Hervé, un autre grand anti­pa­triote (1), considère le patrio­tisme comme une super­sti­tion, bien plus dan­ge­reuse, bru­tale et inhu­maine que la reli­gion. La super­sti­tion de la reli­gion pro­vient de l’inca­pa­cité de l’homme à expli­quer les phénomènes natu­rels. En effet, lors­que les hommes pri­mi­tifs enten­daient le rou­le­ment du ton­nerre ou voyaient des éclairs, ils ne pou­vaient leur trou­ver d’expli­ca­tion. Ils en concluaient donc que, der­rière ces phénomènes, se cachait une force plus puis­sante qu’eux-mêmes. De même, les hommes ont vu une entité sur­na­tu­relle dans la pluie et dans les différ­entes mani­fes­ta­tions de la nature. Le patrio­tisme, quant à lui, est une super­sti­tion créée arti­fi­ciel­le­ment et entre­te­nue par tout un réseau de men­son­ges et de faus­setés ; une super­sti­tion qui enlève à l’homme tout res­pect pour lui-même et toute dignité, et accroît son arro­gance et son mépris.

En effet, mépris, arro­gance et égoïsme sont les trois éléments fon­da­men­taux du patrio­tisme. Permettez-moi de vous donner un exem­ple. Suivant la théorie du patrio­tisme, notre globe serait divisé en petits ter­ri­toi­res, chacun entouré d’une clôture mét­al­lique. Ceux qui ont la chance d’être nés sur un ter­ri­toire par­ti­cu­lier se considèrent plus ver­tueux, plus nobles, plus grands, plus intel­li­gents que ceux peu­plent tous les autres pays. Et c’est donc le devoir de tout habi­tant de ce ter­ri­toire de se battre, de tuer et de mourir pour tenter d’impo­ser sa supér­iorité à tous les autres.

Les occu­pants des autres ter­ri­toi­res rai­son­nent de la même façon, bien sûr. Résultat : dès ses pre­mières années, l’esprit de l’enfant est empoi­sonné par de véri­tables récits d’épouv­ante concer­nant les Allemands, les Français, les Italiens, les Russes, etc. Lorsque l’enfant atteint l’âge adulte, son cer­veau est com­plè­tement intoxi­qué : il croit avoir été choisi par le Seigneur en per­sonne pour déf­endre sa patrie contre l’atta­que ou l’inva­sion de n’importe quel étr­anger. C’est pour­quoi tant de citoyens exi­gent bruyam­ment que l’on accroisse les forces armées, ter­res­tres ou nava­les, que l’on cons­truise davan­tage de bateaux de guerre et de muni­tions. C’est pour­quoi l’Amérique a, en une très courte pér­iode, dépensé quatre cents mil­lions de dol­lars. Réfléchissez à ce chif­fre : on a prélevé quatre cents mil­lions de dol­lars sur les riches­ses pro­dui­tes par le peuple. Car ce ne sont pas, bien sûr, les riches qui contri­buent finan­ciè­rement à la cause patrio­ti­que. Eux, ils ont un esprit cos­mo­po­lite et sont à l’aise dans tous les pays. Nous, en Amérique, nous connais­sons par­fai­te­ment ce phénomène. Les riches Américains sont Français en France, Allemands en Allemagne et Anglais en Angleterre. Et ils gas­pillent, avec une grâce toute cos­mo­po­lite, des for­tu­nes qu’ils ont accu­mulées en fai­sant tra­vailler des enfants amé­ricains dans leurs usines et des escla­ves dans leurs champs de coton. Leur patrio­tisme leur permet d’envoyer des mes­sa­ges de condolé­ances à un des­pote comme le tsar de Russie, quand il lui arrive mal­heur, comme par exem­ple lors­que le pré­sident Roosevelt, au nom du peuple amé­ricain, a présenté ses condolé­ances après que l’archi­duc Serge eut été abattu par les révo­luti­onn­aires russes.

C’est le patrio­tisme qui aidera le super meur­trier Porfirio Diaz (2) à sup­pri­mer des mil­liers de vies à Mexico, ou fera même arrêter des révo­luti­onn­aires mexi­cains sur notre sol et les enfer­mera dans des geôles amé­ric­aines, sans la moin­dre raison.

Le patrio­tisme ne concerne pas ceux qui déti­ennent la richesse et le pou­voir. C’est un sen­ti­ment vala­ble uni­que­ment pour le peuple. Cela me rap­pelle la phrase his­to­ri­que de Frédéric le Grand, l’ami intime de Voltaire : « La reli­gion est une escro­que­rie mais il faut l’entre­te­nir pour les masses. »

Le patrio­tisme est une ins­ti­tu­tion plutôt coûteuse et per­sonne n’en dou­tera après avoir lu les sta­tis­ti­ques sui­van­tes. La pro­gres­sion des dép­enses pour les prin­ci­pa­les armées du monde durant le der­nier quart de siècle est tel­le­ment ful­gu­rante que ce seul fait devrait faire réagir toute per­sonne s’intér­essant tant soit peu aux pro­blèmes éco­no­miques. le mon­tant du budget mili­taire pen­dant cha­cune de ces pér­iodes. En l’espace de 24 ans, de 1881 à 1905, les dép­enses ont évolué de la façon sui­vante :

Grande-Bretagne : de 2 101 848 936 de dol­lars à 4 143 226 885 de dol­lars.

France : de 3 324 500 000 à 3 455 109 900 de dol­lars.

Allemagne : de 725 000 200 à 2 700 375 600 de dol­lars.

Etats-Unis : de 1 275 500 750 à 2 650 900 450 de dol­lars.

Russie : de 1 900 975 500 à 5 250 445 100 de dol­lars.

Italie : de 1 600 975 750 à 1 755 500 100 de dol­lars.

Japon : de 182 900 500 à 700 925 475 de dol­lars.

De 1881 à 1905, les dép­enses mili­tai­res de la Grande-Bretagne ont qua­dru­plé, celles des Etats-Unis ont triplé, celles de la Russie ont doublé ; quant à celles de l’Allemagne, de la France et du Japon elles ont aug­menté res­pec­ti­ve­ment de 35, 15 et 500 %. Si nous com­pa­rons les dép­enses mili­tai­res de ces nations avec leurs dép­enses tota­les pen­dant cette pér­iode de 24 années, l’aug­men­ta­tion est la sui­vante :

La part des dép­enses mili­tai­res est passée de 20 à 37 % du budget global en Grande-Bretagne, de 15 à 23 % aux Etats-Unis, de 16 à 18 % en France, de 12 à 15 % en Italie, de 12 à 14 % au Japon.

D’un autre côté, il est intér­essant de noter que la pro­por­tion en Allemagne a dimi­nué de 58 à 25 %, baisse due à l’énorme aug­men­ta­tion des dép­enses impér­iales dans d’autres domai­nes, et au fait que les dép­enses mili­tai­res pour la pér­iode 1901-1905 étaient pro­por­tion­nel­le­ment plus élevées que dans toutes les tran­ches de 5 ans antéri­eures.

Les sta­tis­ti­ques mon­trent que les pays où les dép­enses mili­tai­res représ­entaient la part la plus impor­tante dans le revenu natio­nal total étaient, dans l’ordre, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, le Japon, la France et l’Italie.

En ce qui concerne les différ­entes mari­nes natio­na­les, la pro­gres­sion est éga­lement impres­sion­nante. De 1881 à 1905, les dép­enses nava­les ont aug­menté de la façon sui­vante : Grande-Bretagne, 300 % ; France, 60 % ; Allemagne, 600 % ; Etats-Unis, 525% ; Russie, 300 % ; Italie, 250 % et Japon, 700 %. A l’excep­tion de la Grande-Bretagne, les Etats-Unis gas­pillent plus pour leur marine que n’importe quelle autre nation ; cette dép­ense représ­ente éga­lement une frac­tion plus impor­tante du budget natio­nal que chez toutes les autres puis­san­ces. De 1881 à 1905, les dép­enses nava­les des Etats-Unis sont passées de 6,2 dol­lars sur 100 consa­crés au budget de l’Etat, à 6,6, puis 8,1, 11,7 et enfin 16,4 dol­lars pour la der­nière pér­iode (1901-1905). Les chif­fres des dép­enses pour la pér­iode 1905-1910 indi­que­ront cer­tai­ne­ment une crois­sance encore supéri­eure.

Le coût de plus en plus élevé du mili­ta­risme peut être encore illus­tré si on le cal­cule comme un impôt affec­tant chaque contri­bua­ble. De 1889 à 1905, en Grande-Bretagne, les dép­enses sont passées de 18,47 dol­lars par habi­tant à 52,5 dol­lars ; en France de 19,66 dol­lars à 23,62 dol­lars ; en Allemagne, de 10,17 dol­lars à 15, 51 dol­lars ; aux Etats-Unis, de 5,62 dol­lars à 13,64 dol­lars ; en Russie, de 6,14 dol­lars à 8,37 dol­lars ; en Italie, de 9,59 dol­lars à 11,24 dol­lars, et au Japon de 86 cents à 3,11 dol­lars.

Ces cal­culs mon­trent à quel point le coût éco­no­mique du mili­ta­risme pèse sur la popu­la­tion. Quelle conclu­sion tirer de ces données ? L’aug­men­ta­tion du budget mili­taire dép­asse la crois­sance de la popu­la­tion dans chacun des pays cités ci-dessus. En d’autres termes, les exi­gen­ces crois­san­tes du mili­ta­risme mena­cent d’épuiser les res­sour­ces humai­nes et matéri­elles de cha­cune de ces nations.

L’hor­ri­ble gâchis qu’entraîne le patrio­tisme devrait être suf­fi­sant pour guérir les hommes, même moyen­ne­ment intel­li­gents, de cette mala­die. Cependant les exi­gen­ces du patrio­tisme ne s’arrêtent pas là. On demande au peuple d’être patriote et, pour ce luxe, il paie non pas en sou­te­nant ses « déf­enseurs », mais en sacri­fiant ses pro­pres enfants. Le patrio­tisme réc­lame une allége­ance totale au dra­peau, ce qui impli­que d’obéir et d’être prêt à tuer son père, sa mère, son frère ou sa sœur.

« Nous avons besoin d’une armée per­ma­nente pour protéger le pays contre une inva­sion étrangère », affir­ment nos gou­ver­nants. Tout homme et toute femme intel­li­gents sait pour­tant qu’il s’agit d’un mythe des­tiné à effrayer les gens cré­dules et les obli­ger à obéir. Les gou­ver­ne­ments de cette planète connais­sent par­fai­te­ment leurs intérêts res­pec­tifs et ne s’enva­his­sent pas les uns les autres. Ils ont appris qu’ils peu­vent gagner bien davan­tage en recou­rant à l’arbi­trage inter­na­tio­nal pour régler leurs conflits qu’en se fai­sant la guerre et en essayant de conquérir d’autres ter­ri­toi­res. En vérité, comme l’a dit Carlyle, « la guerre est une que­relle entre deux voleurs trop lâches pour mener leur propre combat ; c’est pour­quoi ils choi­sis­sent deux jeunes gens issus de vil­la­ges différents, leur met­tent un uni­forme sur le dos, leur don­nent un fusil et les lâchent comme des bêtes sau­va­ges pour qu’ils s’entre-tuent ».

Nul besoin d’être très savant pour trou­ver une cause iden­ti­que à toutes les guer­res. Prenons la guerre his­pano-amé­ric­aine, censée être un grand évé­nement patrio­ti­que dans l’his­toire des Etats-Unis. Comme nos cœurs ont brûlé d’indi­gna­tion en appre­nant les atro­cités espa­gno­les ! Reconnaissons que notre indi­gna­tion n’a pas éclaté spon­tanément. Elle a été nour­rie par la presse, durant des mois et des mois, et long­temps après que le bou­cher Weyler (3) eut tué de nom­breux nobles Cubains et violé de nom­breu­ses Cubaines.

Néanmoins, ren­dons jus­tice à la nation amé­ric­aine : non seu­le­ment elle s’est indi­gnée et a montré sa volonté de se battre mais elle a com­battu cou­ra­geu­se­ment. Cependant, lors­que la fumée s’est dis­sipée, que les morts ont été enterrés et que le coût de la guerre est retombé sur le peuple sous la forme d’une aug­men­ta­tion du prix des mar­chan­di­ses et des loyers, lors­que nous avons émergé de notre cuite patrio­ti­que, nous avons sou­dain com­pris que la véri­table cause de la guerre his­pano-amé­ric­aine était le prix du sucre : ou, pour être encore plus expli­cite, que les vies, le sang et l’argent du peuple amé­ricain avaient été uti­lisés pour protéger les intérêts des capi­ta­lis­tes amé­ricains, menacés par le gou­ver­ne­ment espa­gnol.

Je n’exagère abso­lu­ment pas. Mon affir­ma­tion se fonde sur des faits et des sta­tis­ti­ques incontes­ta­bles, comme le prouve éga­lement l’atti­tude du gou­ver­ne­ment amé­ricain face aux tra­vailleurs cubains. Lorsque Cuba s’est trouvée coincée entre les grif­fes des Etats-Unis, les sol­dats envoyés pour libérer Cuba ont reçu l’ordre de fusiller les tra­vailleurs cubains pen­dant la grande grève des fabri­ques de ciga­res, grève qui s’est déroulée peu après la guerre his­pano-amé­ric­aine.

Et nous ne sommes pas les seuls à faire la guerre pour de telles rai­sons. On com­mence seu­le­ment à dév­oiler les véri­tables motifs de la ter­ri­ble guerre russo-japo­naise qui a coûté tant de sang et de larmes.

Et nous voyons de nou­veau que, der­rière le cruel Moloch de la Guerre, se tient le dieu encore plus cruel du Commerce. Kouropatkine, le minis­tre russe de la Guerre durant ce conflit, a révélé le véri­table secret qui se cache der­rière les appa­ren­ces. Le tsar et ses grands ducs avaient investi de l’argent dans des conces­sions coré­ennes ; ils ont imposé la guerre uni­que­ment dans l’intérêt des for­tu­nes qui étaient en train de s’édifier à toute allure.

La cons­ti­tu­tion d’une armée per­ma­nente est-elle la meilleure façon d’assu­rer la paix ? Cet argu­ment est abso­lu­ment illo­gi­que : c’est comme si l’on prét­endait que le citoyen le plus paci­fi­que est celui qui est le mieux armé. L’expéri­ence montre que des indi­vi­dus armés désirent tou­jours tester leur force. Il en est de même pour les gou­ver­ne­ments. Les pays véri­tab­lement paci­fi­ques ne mobi­li­sent pas leurs res­sour­ces et leur énergie dans des pré­pa­rat­ifs de guerre, évitant ainsi tout conflit avec leurs voi­sins.

Ceux qui réc­lament l’aug­men­ta­tion des moyens de l’armée et de la marine ne pen­sent à aucun danger extérieur. Ils obser­vent la crois­sance du méc­ont­en­tement des masses et de l’esprit inter­na­tio­na­liste parmi les tra­vailleurs. Voilà ce qui les inquiète véri­tab­lement. C’est pour affron­ter leur ennemi intérieur que les gou­ver­nants de différents pays se pré­parent en ce moment ; un ennemi, qui, une fois réveillé, s’avé­rera plus dan­ge­reux que n’importe quel enva­his­seur étr­anger.

Les puis­sants qui ont réduit les masses en escla­vage pen­dant des siècles ont soi­gneu­se­ment étudié leur psy­cho­lo­gie. Ils savent que les peu­ples en général sont comme des enfants dont le dés­espoir, la peine et les pleurs peu­vent se trans­for­mer en joie à la vue d’un petit jouet. Et plus le jouet est joli­ment présenté, plus les cou­leurs sont vives, plus il plaira à des mil­lions d’enfants.

L’armée et la marine sont les jouets du peuple. Afin de les rendre encore plus attrayants et accep­ta­bles, on dép­ense des cen­tai­nes et des mil­liers de dol­lars pour les exhi­ber un peu par­tout. C’est l’objec­tif que recher­chait le gou­ver­ne­ment amé­ricain lorsqu’il a équipé une flotte et l’a envoyée croi­ser le long des côtes du Pacifique, afin que chaque citoyen amé­ricain puisse être fier des exploits tech­ni­ques des Etats-Unis. La ville de San Francisco a dépensé cent mille dol­lars pour l’amu­se­ment de la flotte, Los Angeles soixante mille, Seattle et Tacoma envi­ron cent mille dol­lars. Pour amuser la flotte, ai-je dit ? Pour offrir de la bonne chère et des vins fins à quel­ques offi­ciers supérieurs pen­dant que les « braves trouf­fions » devaient se muti­ner pour obte­nir une nour­ri­ture déc­ente. Oui, deux cent soixante mille dol­lars ont été dépensés pour finan­cer des feux d’arti­fice, des spec­ta­cles et des fes­ti­vités, à un moment où des mil­liers d’hommes, de femmes et d’enfants, dans tout le pays, cre­vaient de faim dans les rues, à un moment où des cen­tai­nes de mil­liers de chômeurs étaient prêts à vendre leur tra­vail à n’importe quel prix.

Deux cent soixante mille dol­lars ! Que de choses on aurait pu accom­plir avec une somme aussi énorme ! Mais, plutôt que de leur donner un toit et de les nour­rir cor­rec­te­ment, on a préféré emme­ner les enfants de ces villes assis­ter aux manœuvres de la flotte, car ce spec­ta­cle, comme l’a dit un jour­na­liste, lais­sera « un sou­ve­nir inef­fa­ble dans leur mém­oire ».

Quel mer­veilleux sou­ve­nir, n’est-ce pas ! Tous les ingrédients néc­ess­aires à un mas­sa­cre civi­lisé. Si l’esprit des enfants est intoxi­qué par de tels sou­ve­nirs, quel espoir y a-t-il pour l’avè­nement d’une véri­table fra­ter­nité humaine ?

Nous, les Américains, prét­endons aimer la paix. Il paraît que nous dét­estons verser le sang, que nous sommes opposés à la vio­lence. Et pour­tant nous sau­tons de joie lors­que nous appre­nons que des machi­nes volan­tes pour­ront balan­cer des bombes bourrées de dyna­mite sur des citoyens sans déf­ense. Nous sommes prêts à pendre, élect­ro­cuter ou lyn­cher toute per­sonne qui, poussée par la néc­essité éco­no­mique, ris­quera sa propre vie en atten­tant à celle d’un magnat indus­triel. Cependant nos cœurs se gon­flent d’orgueil à la pensée que l’Amérique devien­dra la nation la plus puis­sante de la terre, et qu’elle écra­sera de son talon de fer les autres nations.

Telle est la logi­que du patrio­tisme.

Si le patrio­tisme nuit au commun des mor­tels, ce n’est rien en com­pa­rai­son des dom­ma­ges et bles­su­res qu’il inflige au soldat lui-même, cet homme trompé, vic­time de la super­sti­tion et de l’igno­rance. Qu’offre le patrio­tisme au sau­veur de son pays, au pro­tec­teur de sa nation ? Une vie d’esclave soumis, de dép­ra­vation durant la paix ; une vie de danger, de ris­ques mor­tels et de mort durant la guerre.

Au cours d’une réc­ente tournée de lec­tu­res à San Francisco, j’ai visité le Presidio, un endroit mer­veilleux qui sur­plombe la baie et le parc du Golden Gate. On aurait pu y ins­tal­ler des ter­rains de jeux pour les enfants, des jar­dins et des orches­tres pour diver­tir la popu­la­tion. Au lieu de cela, on y a bâti une caserne cons­ti­tuée de bâtiments hor­ri­bles, gris et ternes, bâtiments dans les­quels les riches ne lais­se­raient même pas leurs chiens dormir.

Dans ces misé­rables bara­que­ments on entasse des sol­dats comme du bétail ; ils per­dent leur temps et leur jeu­nesse à cirer les bottes et les bou­tons de leurs offi­ciers supérieurs. Là, aussi, j’ai pu obser­ver les différ­ences de clas­ses : les robus­tes fils d’une République libre, dis­posés en rang comme des pri­son­niers, sont obligés de saluer chaque fois qu’un avor­ton galonné passe devant eux. Ah ! comme l’égalité amé­ric­aine dég­rade l’huma­nité et exalte l’uni­forme !

La vie de caserne tend à dével­opper la per­ver­sion sexuelle (4). Elle pro­duit gra­duel­le­ment des rés­ultats sem­bla­bles dans les armées europé­ennes. Havelock Ellis, spéc­ial­iste renommé en matière de psy­cho­lo­gie sexuelle, a mené une étude détaillée à ce sujet.

« Certains bara­que­ments sont de véri­tables bor­dels pour les pros­ti­tués mâles… Le nombre de sol­dats qui veu­lent se pros­ti­tuer est bien plus grand que nous sommes prêts à l’admet­tre. Dans cer­tains régiments, la majo­rité des cons­crits sont dis­posés à se vendre… En été, on voit des sol­dats de la Garde royale et d’autres régiments exer­cer leur com­merce dès la fin de l’après-midi, à Hyde Park et aux alen­tours d’Albert Gate, ils ne se cachent pas, cer­tains se bala­dent même en uni­forme. (…) Le béné­fice de ces acti­vités rap­porte une somme confor­ta­ble qui vient ren­flouer leur maigre solde. »

Cette per­ver­sion a pro­gressé dans l’armée, au point que des mai­sons spéc­ialisées ont été créées pour cette forme de pros­ti­tu­tion. La pra­ti­que ne se limite pas à l’Angleterre, elle est uni­ver­selle. « Les sol­dats sont aussi recher­chés en France qu’en Angleterre ou en Allemagne, et des bor­dels spéc­ialisés dans la pros­ti­tu­tion mili­taire exis­tent à la fois à Paris et dans les villes de gar­ni­son. »

Si M. Havelock Ellis avait enquêté sur la per­ver­sion sexuelle en Amérique, il aurait déc­ouvert que la même situa­tion existe dans notre armée. La crois­sance d’une armée per­ma­nente ne peut qu’accroître l’étendue de la per­ver­sion sexuelle ; les caser­nes en sont les incu­ba­teurs.

En dehors des conséqu­ences sexuel­les dép­lo­rables de la vie com­mune dans les caser­nes, l’armée tend à rendre le soldat inapte à tra­vailler lorsqu’il quitte ses rangs. Il est rare que des hommes qua­li­fiés s’enga­gent mais quand il arrive qu’ils le fas­sent, au bout de quel­ques années d’expéri­ence mili­taire, ils ont du mal à repren­dre leurs occu­pa­tions antéri­eures. Ayant pris goût à l’oisi­veté, à cer­tai­nes formes d’exci­ta­tion et d’aven­ture, aucune occu­pa­tion paci­fi­que ne peut plus les satis­faire. Dégagés de leurs obli­ga­tions mili­tai­res, ils devien­nent inca­pa­bles d’effec­tuer le moin­dre tra­vail utile. Mais habi­tuel­le­ment le recru­te­ment se fait sur­tout parmi la racaille ou est pro­posé à des pri­son­niers que l’on libère dans ce but. Ceux-ci accep­tent soit pour sur­vi­vre, soit parce qu’ils sont poussés par leurs incli­na­tions cri­mi­nel­les. Il est bien connu que nos pri­sons regor­gent d’ex-sol­dats, tandis que, d’un autre côté, l’armée et la marine accueillent beau­coup d’ex-condamnés. Ces indi­vi­dus-là, lorsqu’ils ont fini leur temps, retour­nent à leur vie cri­mi­nelle antéri­eure, encore plus vio­lents et dépravés qu’avant.

De tous les phénomènes négat­ifs que je viens de déc­rire, aucun ne me semble plus nui­si­ble à l’intégrité humaine que les conséqu­ences du patrio­tisme pour le deuxième classe Willam Buwalda. Parce qu’il a commis la folie de croire que l’on peut être un soldat et exer­cer ses droits d’être humain, les auto­rités mili­tai­res l’ont sévè­rement puni. Certes, il avait servi son pays pen­dant quinze ans, pen­dant les­quels son dos­sier avait été impec­ca­ble.

Selon le général Funston, qui a réduit la condam­na­tion de Buwalda à trois ans de prison, « le pre­mier devoir d’un offi­cier ou d’un engagé est d’obéir aveu­glément et loya­le­ment au gou­ver­ne­ment. Le fait qu’il approuve ou non le gou­ver­ne­ment n’entre pas en ligne de compte ». Cette déc­la­ration écl­aire le véri­table caractère de l’allége­ance patrio­ti­que. Selon le général Funston, le fait d’entrer dans l’armée annule les prin­ci­pes de la Déclaration d’indép­end­ance.

A quel étr­ange rés­ultat abou­tit ce patrio­tisme qui trans­forme un être pen­sant en une machine loyale !

Pour jus­ti­fier la scan­da­leuse condam­na­tion de Buwalda, le général Funston expli­que aux Américains que ce soldat a commis « un crime grave qui équivaut à la tra­hi­son ». De quoi s’agit-il exac­te­ment ? William Buwalda a assisté à un mee­ting de 1 500 per­son­nes qui s’est déroulé à San Francisco. Après quoi — ô hor­reur ! — il a serré la main de l’ora­trice : Emma Goldman. Un ter­ri­ble crime, effec­ti­ve­ment, que le général Funston qua­li­fie de « grave crime mili­taire, infi­ni­ment plus grave que la dés­ertion » !

Quel argu­ment plus acca­blant peut-on invo­quer contre le patrio­tisme que le fait de stig­ma­ti­ser cet homme comme un cri­mi­nel, de le jeter en prison et de lui dérober le fruit de quinze années de bons et loyaux ser­vi­ces ?

Buwalda a donné à son pays les meilleu­res années de sa vie adulte. Mais tout cela ne compte pas. Comme tous les mons­tres insa­tia­bles, le patrio­tisme inflexi­ble exige un dévo­uement absolu. Il n’admet pas qu’un soldat est aussi un être humain, qu’il a le droit d’avoir ses opi­nions et sen­ti­ments per­son­nels, ses pen­chants et ses idées pro­pres. Non, le patrio­tisme ne l’admet pas. Buwalda a dû appren­dre cette leçon, à un prix élevé, mais pas inu­tile. Lorsqu’il est sorti de prison, il avait perdu sa posi­tion dans l’armée, mais il avait reconquis le res­pect de lui-même. Après tout, cela vaut bien trois ans de prison.

Un jour­na­liste a réc­emment publié un arti­cle sur le pou­voir qu’exer­cent les mili­tai­res alle­mands sur les civils. Ce mon­sieur pense, notam­ment, que si notre République n’avait pas d’autre fonc­tion que de garan­tir à tous les citoyens des droits égaux, son exis­tence serait déjà plei­ne­ment jus­ti­fiée. Je suis convain­cue que ce jour­na­liste ne se trou­vait pas dans le Colorado, pen­dant le régime patrio­ti­que du général Ball. Il aurait pro­ba­ble­ment changé d’avis s’il avait vu la façon dont, au nom du patrio­tisme et de la République, on jetait des hommes dans des cel­lu­les com­mu­nes, puis on les en fai­sait sortir pour leur faire tra­ver­ser la fron­tière et les sou­met­tre à toutes sortes de trai­te­ments indi­gnes. Et l’inci­dent sur­venu au Colorado n’est pas un inci­dent isolé dans le dével­op­pement du pou­voir mili­taire aux Etats-Unis. Il est rare­ment qu’une grève sur­vienne sans que l’armée ou les mili­ces ne vien­nent au secours des possédants, et alors ces hommes agis­sent de façon aussi arro­gante et bru­tale que ceux qui por­tent l’uni­forme du Kaiser. De plus nous avons la loi mili­taire Dick. Ce jour­na­liste l’a-t-il oublié ?

Le grand pro­blème avec les jour­na­lis­tes est que, géné­ra­lement, ils igno­rent les évé­nements cou­rants ou que, man­quant d’honnêteté, ils ne les évoquent jamais. Et c’est ainsi que la loi mili­taire Dick a été intro­duite pré­ci­pit­amment devant le Congrès, sans être vrai­ment dis­cutée et sans qu’on en parle dans la presse. Cette loi donne au Président le droit de trans­for­mer un pai­si­ble citoyen en un tueur assoiffé de sang, en théorie pour déf­endre son pays, en réalité pour protéger les intérêts du parti dont le Président est le porte-parole.

Notre jour­na­liste prétend que le mili­ta­risme ne pourra jamais acquérir autant de pou­voir en Amérique que dans d’autres pays, puis­que que nous ne connais­sons pas la cons­crip­tion obli­ga­toire comme dans l’Ancien Monde. Ce mon­sieur oublie deux faits très impor­tants. Tout d’abord cet enrôlement a créé en Europe une pro­fonde haine contre le mili­ta­risme, haine enra­cinée dans toutes les clas­ses de la société. Des mil­liers de jeunes recrues pro­tes­tent au moment de leur incor­po­ra­tion et, une fois dans l’armée, ils essaient sou­vent, par tous les moyens, de dés­erter. Deuxièmement, notre jour­na­liste ne tient pas compte du fait que la cons­crip­tion obli­ga­toire a créé un mou­ve­ment anti­mi­li­ta­riste très impor­tant, que les puis­san­ces europé­ennes crai­gnent plus que tout. En effet, le mili­ta­risme est le rem­part le plus solide du capi­ta­lisme. Dès qu’il sera ébranlé, le capi­ta­lisme vacillera sur ses bases. Certes, en Amérique, nous n’avons pas de ser­vice mili­taire obli­ga­toire, les hommes ne sont pas obligés de s’enrôler dans l’armée, mais nous avons développé une force bien plus exi­geante et rigide : la néc­essité. Durant les crises éco­no­miques, le nombre d’engagés ne monte-t-il pas en flèche ? Le métier de mili­taire est peut-être moins lucra­tif ou hono­ra­ble que d’autres, mais il vaut mieux être soldat que d’errer dans tout le pays à la recher­che d’un tra­vail, de faire la queue dans une soupe popu­laire, ou de dormir dans des asiles de nuit. Après tout, un soldat touche actuel­le­ment 13 dol­lars par mois, mange trois repas par jour et béné­ficie d’un endroit où dormir. Cependant la néc­essité n’est pas un fac­teur assez puis­sant pour huma­ni­ser l’armée. Pas étonnant que nos auto­rités mili­tai­res se plai­gnent de la « mau­vaise qua­lité » des éléments qui s’enga­gent. Cet aveu est très encou­ra­geant. Il prouve que l’esprit d’indép­end­ance et l’amour de la liberté sont encore suf­fi­sam­ment rép­andus chez les Américains pour les inci­ter à pré­férer crever de faim plutôt que d’endos­ser l’uni­forme.

Les hommes et les femmes qui réflé­chissent dans ce monde com­men­cent à com­pren­dre que le patrio­tisme est une concep­tion trop étr­oite et limitée pour rép­ondre aux besoins de notre époque. La cen­tra­li­sa­tion du pou­voir a créé un sen­ti­ment inter­na­tio­nal de soli­da­rité parmi les nations opprimées du monde, soli­da­rité qui révèle une plus grande com­mu­nauté d’intérêts entre les ouvriers amé­ricains et leurs frères de classe à l’étr­anger, qu’entre un mineur amé­ricain et son com­pa­triote qui l’exploite, une soli­da­rité qui ne craint aucune inva­sion étrangère, parce qu’elle amè­nera tous les ouvriers à dire un jour à leurs patrons : « Allez vous faire tuer, si vous en avez envie. Nous, cela fait trop long­temps que nous nous bat­tons à votre place. »

Cette soli­da­rité éveille éga­lement la cons­cience des sol­dats, qui font aussi partie de la grande famille humaine. Cette soli­da­rité s’est avérée infailli­ble plus d’une fois durant les luttes passées, et elle a poussé les sol­dats pari­siens, durant la Commune de 1871, à refu­ser d’obéir quand on leur a ordonné de tirer sur leurs frères. Elle a donné du cou­rage aux marins qui se sont réc­emment mutinés sur les bateaux de guerre russes. Et elle pro­vo­quera un jour le soulè­vement de tous les opprimés et la rév­olte contre leurs exploi­teurs inter­na­tio­naux.

Le prolé­tariat européen a com­pris la grande force de cette soli­da­rité et a donc com­mencé une guerre contre le patrio­tisme et son spec­tre, le nihi­lisme. Des mil­liers d’hommes rem­plis­sent les pri­sons de France, d’Allemagne, de Russie et des pays scan­di­na­ves parce qu’ils ont osé défier une très ancienne super­sti­tion. Et ce mou­ve­ment ne se limite pas à la classe ouvrière, il concerne toutes les caté­gories socia­les, ses prin­ci­paux porte-parole sont des hommes et des femmes éminents dans le domaine des arts, des scien­ces et des let­tres.

L’Amérique emprun­tera un jour le même chemin. L’esprit du mili­ta­risme enva­hit déjà tous les domai­nes de la vie sociale. Je suis convain­cue que le mili­ta­risme devien­dra un danger plus impor­tant en Amérique que n’importe où dans le monde, parce que le capi­ta­lisme sait cor­rom­pre ceux qu’il sou­haite détr­uire.

Le pro­ces­sus est déjà enclen­ché dans les écoles. Évide­mment, le gou­ver­ne­ment défend la vieille concep­tion jés­ui­tique : « Donnez-moi l’esprit d’un enfant et je le faç­on­nerai. » On apprend aux enfants l’intérêt des tac­ti­ques mili­tai­res, on leur vante les gran­des vic­toi­res, et les esprits jeunes sont per­ver­tis dans l’intérêt du gou­ver­ne­ment. De plus, on édite de super­bes affi­ches pour inci­ter les jeunes du pays à s’enga­ger. « Une occa­sion de par­cou­rir le monde ! » crient les lar­bins du gou­ver­ne­ment. Et c’est ainsi que l’on force mora­le­ment des jeunes inno­cents à se four­voyer dans le patrio­tisme et que le Moloch mili­taire conti­nue à conquérir la nation.

Lors des grèves, l’ouvrier amé­ricain a ter­ri­ble­ment souf­fert des inter­ven­tions des sol­dats, qu’ils soient envoyés contre lui par l’Etat local ou par le gou­ver­ne­ment fédéral. Il est donc tout à fait normal que l’ouvrier mép­rise les para­si­tes en uni­forme et mani­feste son oppo­si­tion contre eux. Cependant, il ne suf­fira pas d’une simple dia­tribe pour rés­oudre ce grave pro­blème. Nous avons besoin d’une pro­pa­gande qui fasse l’édu­cation du soldat : une litté­ra­ture anti­pa­trio­ti­que qui l’écl­aire sur les véri­tables hor­reurs de son métier, et lui fasse pren­dre cons­cience de sa rela­tion avec ceux dont le tra­vail lui permet d’exis­ter. C’est précisément ce dont les auto­rités ont le plus peur. Un soldat qui assiste à une réunion révo­luti­onn­aire commet déjà un crime de haute tra­hi­son. Il est cer­tain qu’ils condam­ne­ront éga­lement à la même peine un soldat qui lira une bro­chure révo­luti­onn­aire. L’auto­rité n’a-t-elle pas, depuis des temps immé­moriaux, dénoncé comme une tra­hi­son tout pas vers le pro­grès ? Ceux qui lut­tent séri­eu­sement pour la recons­truc­tion sociale sont par­fai­te­ment capa­bles de mener à bien cette tâche, car il est pro­ba­ble­ment plus impor­tant de porter le mes­sage de la vérité dans les caser­nes que dans les usines.

Une fois que nous aurons dévoilé le men­songe patrio­ti­que, nous aurons ouvert la voie à l’avè­nement de la grande struc­ture où toutes les natio­na­lités s’uni­ront dans une fra­ter­nité uni­ver­selle : une société véri­tab­lement libre.

Notes du tra­duc­teur (Ni patrie ni fron­tières)

1. Gustave Hervé (1871-1944). Radié de l’uni­ver­sité pour ses posi­tions anti­mi­li­ta­ris­tes en 1901, il fonde l’heb­do­ma­daire La Guerre sociale en 1906, publi­ca­tion qui tire jusqu’à 60 000 exem­plai­res avant-guerre. En 1914 il devient ultra­pa­triote, puis glisse de plus en plus à droite jusqu’à fonder un petit parti fas­ciste favo­ra­ble à Mussolini !

2. Porfirio Diaz (1830-1915). Colonel qui se couvre de gloire en lut­tant contre l’inva­sion franç­aise et l’Empire de Maximilien entre 1862 et 1867. Dictateur-pré­sident élu plu­sieurs fois entre 1884 et 1910. Démissionne face à la révo­lution en mai 1911.

3. Valeriano Weyler y Nicolau (1838-1930). Général espa­gnol qui écrasa à deux repri­ses des mou­ve­ments dirigés contre la domi­na­tion espa­gnole, à Cuba (1868-1872 et 1896-1897) mais aussi aux Philippines en 1888. Ses mét­hodes san­gui­nai­res ser­vi­rent de prét­exte à la guerre his­pano-amé­ric­aine. Commandant en chef de l’armée espa­gnole en 1921-1923.

4. Se réfugiant der­rière l’auto­rité d’Havelock Ellis, qui appar­tient à une longue lignée de psy­cho­lo­gues ou de psy­cha­na­lys­tes hos­ti­les aux gays, Emma Goldman juge ici que l’homo­sexua­lité mas­cu­line est une « per­ver­sion », un « vice », etc. !!! Celle-ci n’est plus considérée comme une « mala­die » par les psy amé­ricains depuis les années 1970. On se demande quelle déc­ouv­erte « scien­ti­fi­que » a pu moti­ver leur décision ! Notons d’autre part que tout ce pas­sage sur les bor­dels mili­tai­res com­posés de pros­ti­tués mâles semble assez invrai­sem­bla­ble quand on sait que la sodo­mie était considérée comme un crime à l’époque, et à plus forte raison dans l’armée.

mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog’n Glop

===========================================

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s