1- Guerre, Militarisation, f) XENOPHOBIE, NATIONALISME, j) ETAT

Berkman, Goldman et Reynolds : débat sur la Palestine, l’antisémitisme et le sionisme

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Berkman, Goldman et Reynolds : débat sur la Palestine, l’antisémitisme et le sionisme

Les 4 textes qui sui­vent com­pren­nent une lettre d’Alexander Berkman à Emma Goldman en 1906 et 3 textes de 1938 qui retra­cent un débat entre Reginald Reynolds, par­ti­san de l’indép­end­ance de la Palestine, et Emma Goldman, hos­tile au sio­nisme tout en étant favo­ra­ble à l’ouver­ture des fron­tières, y com­pris celles de la Palestine, aux Juifs d’Europe qui veu­lent fuir les persé­cutions. Les lec­teurs déc­ouv­riront que les débats sur le sio­nisme, la Palestine et les Juifs étaient tout aussi pas­sionnés et vio­lents en 1938 qu’ils le sont aujourd’hui en 2008.


(Ni patrie ni fron­tières)

Cette lettre de Berkman, à propos d’anar­chis­tes qui étaient deve­nus « natio­na­lis­tes » (par­ti­sans du sio­nisme) après les pogro­mes de 1905 en Russie a été écrite au pénit­encier d’Allegheny, le 11 février 1906. On la trouve dans la sél­ection d’écrits d’Emma Goldman, A Documentary his­tory of the American years, Making Speech free, 1902-1909. Ces quel­ques lignes expri­ment bien une posi­tion fina­le­ment com­mune aux anar­chis­tes et aux marxis­tes, que l’on pour­rait résumer ainsi : l’antisé­mit­isme est iné­vi­table (l’auteur fait référ­ence à un « ins­tinct » antisé­mite séculaire chez les masses russes, mais n’en tire aucune conclu­sion poli­ti­que), les Juifs doi­vent pren­dre leur mal en patience, lutter pour la Liberté, et atten­dre quel­ques géné­rations jusqu’à ce que les exploités soient plus « éclairés » par les « lumières »… (Ni patrie ni fron­tières)

Lettre d’Alexander Berkman à Emma Goldman

(…) Bien qu’ils soient sincères et aient les idées clai­res sur de nom­breu­ses ques­tions, ils [les anar­chis­tes deve­nus par­ti­sans du sio­nisme, NPNF] seront forcément amenés à com­pren­dre que, même si leur action est cons­truc­tive, elle repose sur une mau­vaise archi­tec­ture et qu’à long terme, elle sera essen­tiel­le­ment des­truc­trice et contraire au pro­grès de l’huma­nité.

À l’époque actuelle, nous n’avons pas besoin de la ség­régation et du natio­na­lisme ; bien au contraire, car la fra­ter­nité des hommes ne pourra se réa­liser tant que l’on n’oubliera pas les fron­tières géog­rap­hiques, natio­na­les et racia­les, et que l’on ne se déb­arr­as­sera pas des préjugés qui vont de pair. Le natio­na­lisme est une bar­rière, une bar­ri­cade contre la fra­ter­nité inter­na­tio­nale, un fossé que le pro­grès rem­plira et cou­vrira, sans comp­ter l’imprac­ti­ca­bi­lité du natio­na­lisme qui représ­ente une fausse solu­tion aux pro­blèmes des Juifs.

Le seul salut pour les Juifs russes repose sur la liberté de la Russie. C’est très bien de dén­oncer les émeutes anti­jui­ves fomentées par le gou­ver­ne­ment, etc. Mais toi et moi qui avons vécu en Russie nous savons que la haine des Juifs est un ins­tinct pro­fondément ancré chez les Russes ; étant donné l’exis­tence de cet ins­tinct, il est facile d’inci­ter à des pogro­mes. Il faudra plus qu’une simple Constitution, il faudra une véri­table édu­cation, de véri­tab­le­lumières, pen­dant au moins deux géné­rations ou plus, pour éra­diquer les préjugés que le moujik russe par­tage depuis si long­temps. Seule la liberté peut accom­plir une telle œuvre. Tant qu’elle ne sera pas ins­taurée, il y aura des pogro­mes sous les tsars, comme sous un régime cons­ti­tu­tion­nel en Russie. La liberté, les lumières sont après tout le seul remède aux maux sociaux et raciaux. (…)

Alexander Berkman

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Reginald Reynolds : Les révo­luti­onn­aires et la Palestine

Le 19 juin 1936, un débat a eu lieu à la Chambre des Communes. Il por­tait sur la Palestine, et M. Lloyd George a expli­qué l’ori­gine du mandat [sur ce ter­ri­toire] dans les termes sui­vants. Il a fait référ­ence à la Déclaration Balfour : « D’après les infor­ma­tions que nous avons reçues, nous sommes arrivés à la conclu­sion (…) qu’il était vital pour nous de gagner la sym­pa­thie de la com­mu­nauté juive (…). Elle nous a aidés en Amérique et en Russie, à un moment où ces deux pays se dés­en­gageaient et nous lais­saient tout seuls. »

En clair, un pacte fut scellé durant la Première Guerre mon­diale entre l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que et le natio­na­lisme juif dont les Arabes allaient être les vic­ti­mes. M. Lloyd George l’a nié dans son dis­cours en fai­sant de vagues référ­ences au fait que nos trou­pes, à l’époque, « com­bat­taient pour l’éman­ci­pation arabe et contre les Turcs ». On appréc­iera la sincérité de cette déc­la­ration en lisant l’obser­va­tion du colo­nel Lawrence dans Les Sept Piliers de la Sagesse : « Bien sûr, nous com­bat­tons pour la vic­toire des Alliés (…). En der­nier res­sort, nous serons obligés de leur sacri­fier les Arabes. »

Et sacri­fiés, les Arabes l’ont été. Probablement Lawrence désirait-il sincè­rement que les Arabes soient libérés du joug des Turcs ; mais, en 1919, ceux qui connais­saient par­fai­te­ment l’objec­tif de la guerre allaient révéler quel était pour eux le véri­table objec­tif de la paix. Au cours du débat sus­men­tionné, M. Amery, ancien secrét­aire aux Colonies et pre­mier lord de l’Amirauté expli­qua ces objec­tifs concer­nant la Palestine : « En matière de déf­ense, la Palestine occupe une posi­tion straté­gique d’une impor­tance énorme. C’est le car­re­four décisif de toutes les routes aéri­ennes entre ce pays, l’Afrique et l’Asie. Elle occupe une posi­tion navale extrê­mement impor­tante dans les nou­vel­les condi­tions que connaît la Méditerranée. »

Il men­tionna ensuite l’impor­tance de Haïfa par rap­port à tous les appro­vi­sion­ne­ments et au dével­op­pement d’une route alter­na­tive vers le canal de Suez. D’autres per­son­nes, y com­pris le com­man­dant Locker Lampson, ont sou­tenu cet argu­ment. Leur lan­gage a sûrement dû cho­quer ceux qui croient encore que les man­dats incar­nent les « vérités sacrées de la civi­li­sa­tion ».

L’immi­gra­tion juive en Palestine a com­mencé peu après la pre­mière guerre mon­diale(1). Elle a été puis­sam­ment sou­te­nue par des intérêts capi­ta­lis­tes impor­tants, qui ont obtenu des conces­sions pro­fi­ta­bles dans la Mer morte. Les pro­priét­aires fon­ciers arabes ont vendu leurs terres aux nou­veaux venus, mais les Arabes, dans leur ensem­ble, n’avaient rien à gagner et tout à perdre, dans cette opé­ration. Quelques pay­sans ont trouvé un marché pour leurs pro­duits, tandis que cer­tains sala­riés agri­co­les ont trouvé du tra­vail dans des entre­pri­ses juives. Mais cela ne pou­vait natu­rel­le­ment pas durer. « Achetez des pro­duits juifs » et « Employez des sala­riés juifs » sont iné­vi­tab­lement deve­nus les slo­gans du sio­nisme. Les tra­vailleurs et les « socia­lis­tes » juifs dont nous enten­dons tel­le­ment parler ont en fait pris la tête de cette cam­pa­gne de pro­pa­gande.

Mais quelle que soit la prospérité tem­po­raire que cette situa­tion a pu appor­ter à une sec­tion quel­conque de la com­mu­nauté arabe, le rés­ultat pour le sio­nisme a été très gra­ti­fiant. Le pays qui avait été une patrie pour les Arabes pen­dant des géné­rations fut livré à une race (sic) étrangère en raison du prét­exte fra­gile qu’il avait appar­tenu aux Juifs 2000 ans aupa­ra­vant ! (Il serait intér­essant d’ima­gi­ner ce qui se pas­se­rait si ce prin­cipe était uni­ver­sel­le­ment appli­qué. On vide­rait l’Amérique actuelle de l’immense majo­rité de ses habi­tants et on ren­drait l’Angleterre aux Gallois.) Les sio­nis­tes n’ont jamais cher­ché à s’ins­tal­ler parmi les Arabes en vivant parmi eux comme leurs égaux. Ils ont eu l’intolé­rable arro­gance de gens qui considèrent leur propre race comme « supéri­eure », et les Arabes les haïssent pour la même raison que les Noirs haïssent les Blancs.

Aucun des dis­cours de Hitler n’a autant contri­bué à créer un mou­ve­ment contre les Juifs que cette atti­tude des sio­nis­tes. En Palestine, les Juifs ne sont pas une mino­rité persécutée, mais le pilier de la poli­ti­que impér­iale bri­tan­ni­que. Ils savent que leur posi­tion n’est tena­ble que tant que la puis­sance étrangère reste sur place avec son armée d’occu­pa­tion. Les Arabes exi­gent leur indép­end­ance natio­nale et une cons­ti­tu­tion démoc­ra­tique, mais les orga­ni­sa­tions juives s’oppo­sent à cette reven­di­ca­tion. Elles sou­tien­nent la dic­ta­ture et la domi­na­tion étrangères.

Pour écraser les différ­entes ten­ta­ti­ves des Arabes de se rév­olter, de ter­ri­bles mesu­res de répr­ession ont été et sont prises. Grâce à une lég­is­lation d’urgence, pro­mul­guée offi­ciel­le­ment par le gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que, il est dés­ormais pos­si­ble de pendre un homme pour la simple fait de posséder une arme à feu, après qu’il a été jugé par un tri­bu­nal mili­taire. Il n’est guère néc­ess­aire de sou­li­gner qu’il est très facile de fabri­quer un tel motif d’inculpa­tion. Et l’on remar­quera que cette mesure, en pra­ti­que, a été rigou­reu­se­ment appli­quée aux Arabes, tandis que les infrac­tions des Juifs ont soit été ignorées soit traitées de façon très indul­gente. La des­truc­tion d’un bien peut être punie d’une peine de prison à vie. Pourtant, le gou­ver­ne­ment [bri­tan­ni­que en Palestine] a le droit de sup­pri­mer n’importe quel arti­cle de loi ou dis­po­si­tion s’il le désire, et de démolir – sans verser la moin­dre com­pen­sa­tion – toute maison où des crimes ou délits sont censés avoir été commis ou pla­ni­fiés, « même si l’on n’en connaît le res­pon­sa­ble réel ». Rien qu’à Jaffa, 600 mai­sons arabes ont été dyna­mitées en vertu de cette rég­lem­en­tation. On impose des « amen­des col­lec­ti­ves » à des vil­la­ges entiers, parce que « l’on a des rai­sons de croire que leurs habi­tants ont commis, ou sou­tenu, des crimes ou des actes illégaux ou de vio­lence ». En Palestine, l’exis­tence de camps de concen­tra­tion, les per­qui­si­tions sans mandat, la cen­sure des let­tres, télégr­ammes et publi­ca­tions, com­plètent le tableau.

On peut avoir une petite idée de la façon dont fonc­tionne ce régime – qui n’est en rien meilleur que celui de Hitler – en lisant nos jour­naux. Nous y lisons que, au moin­dre soupçon, de cou­ra­geux Anglais tirent à vue sur des Arabes. Mais la presse ne publie pas les infor­ma­tions les plus graves, même si l’auto­rité qui ordonne ces actes ne vaut pas mieux que les auto­rités fas­cis­tes. Une pétition rédigée par les habi­tants du vil­lage d’Al Tirah nous raconte ce qui s’est passé le 4 juin 1936 : « Les sol­dats ont pénétré dans les mai­sons, ils ont ras­sem­blé la nour­ri­ture, les vêtements et les meu­bles, et y ont mis le feu (…). Les pro­priét­aires de ces mai­sons – qui assis­taient, impuis­sants, à ce spec­ta­cle – ont été tabassés à coups de crosse. »

Les sol­dats bri­tan­ni­ques n’ont trouvé aucune arme, malgré les mena­ces qu’ils avaient proférées, et, après avoir tout détruit, ils ont emporté l’argent des vil­la­geois. Dans un autre vil­lage (Al Taibah), 150 hommes ont été arrêtés et forcés de mar­cher en rond pen­dant toute la journée. Ceux qui étaient épuisés étaient frappés et l’armée a tué deux per­son­nes qui ten­taient de s’éch­apper. L’une d’elles a été blessée à coups de crosse, mais toutes deux sont mortes à l’hôpital. Nous pour­rions citer bien d’autres cas de bru­ta­lités et de meur­tres.

Tous ceux qui connais­sent un tant soit peu l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que ne seront pas sur­pris d’appren­dre de tels faits. L’impér­ial­isme est comme le fas­cisme – un système qui repose sur l’escla­vage, sau­vage et brutal quand il est aux abois. Mais si les Britanniques uti­li­sent de telles mét­hodes contre les Arabes, ils n’ont pour le moment exécuté qu’un seul Juif. À quel­ques excep­tions près, les Juifs sou­tien­nent le gou­ver­ne­ment [bri­tan­ni­que] ou se mon­trent encore « plus roya­lis­tes que le roi ». La prin­ci­pale cri­ti­que qu’adres­sent les Juifs au gou­ver­ne­ment [bri­tan­ni­que] est que les mesu­res répr­es­sives de celui-ci ne sont pas allées assez loin !

La sym­pa­thie que nous épr­ouvons pour les Juifs en Allemagne et dans bien d’autres pays ne doit donc pas nous cacher un seul ins­tant la nature réacti­onn­aire du sio­nisme. Quel que soit le point de vue d’où l’on se place, l’atti­tude des diri­geants de la classe ouvrière en Grande-Bretagne est écœurante : ils sou­tien­nent à fond le « mandat » et toutes ses impli­ca­tions.

Faisant preuve d’une hypo­cri­sie caractér­is­tique, le Parti tra­vailliste a voté à l’una­ni­mité, à son congrès de 1936, une réso­lution sou­te­nant le mandat bri­tan­ni­que en Palestine « dans l’intérêt de la paix mon­diale ». Selon eux, « la situa­tion de la Palestine fait de cette région un lieu d’une impor­tance straté­gique considé­rable et donc l’objet d’ambi­tions et de riva­lités impér­ial­istes » : c’est pour­quoi elle devrait, selon eux, rester sous le contrôle des Britanniques. Mais l’exis­tence de la Caverne des Brigands à Genève a permis à ces « inter­na­tio­na­lis­tes » de tra­ves­tir leur posi­tion avec une phraséo­logie adéq­uate pour dis­si­mu­ler l’impér­ial­isme gros­sier de leur propre poli­ti­que.

Cependant, per­sonne n’a agité le dra­peau de l’Union Jack avec plus d’enthou­siasme que M. McGovern, qui en contra­dic­tion avec la poli­ti­que déclarée de son parti, l’Independent Labour Party(2), a cons­tam­ment insulté les Arabes et a exigé que l’on emploie des mét­hodes de répr­ession encore plus dures contre eux. Quand McGovern s’est rendu en Palestine, le dis­cours qu’il pro­po­sait de pro­non­cer à la radio était tel­le­ment arro­gant que même le gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que, qui sait par­fai­te­ment qu’on ne bran­dit pas le poing sans néc­essité, a refusé de le lais­ser parler en public. Dans ce dis­cours (qui n’a pas été pro­noncé en public, mais a été ensuite publié dans le New Leader avec une note cri­ti­que de la réd­action), McGovern a présenté sa ver­sion sio­niste du Fardeau de l’Homme Blanc. Le Juif « allait appor­ter la civi­li­sa­tion au pauvre Arabe » et si l’Arabe n’appréciait pas, « la loi » (c’est-à-dire l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que) allait inter­ve­nir « de façon juste mais sévère ». Que les habi­tants de la région l’apprécient ou pas, écrit McGovern, « Je pense qu’il faut envoyer en Palestine un nombre illi­mité de Juifs. » Ces Juifs mon­tre­ront aux Arabes « une vie plus civi­lisée et plus noble ». La plus grande partie de son dis­cours res­sem­ble à du Melchett(« ), mais la conclu­sion pére­mpt­oire fait penser aux déc­la­mations de Mussolini contre les Abyssiniens « méc­ontents ».

Plus réc­emment, McGovern nous a régalé d’une autre tirade fas­ciste, cette fois au Parlement. Dans le jour­nal Hansard du 14 juin 1938, un arti­cle décrit un débat sur les colo­nies durant lequel McGovern, après avoir cri­ti­qué avec mépris la pau­vreté des Arabes et vanté la prospérité des Juifs, nous expli­que que les jeunes femmes et hommes juifs se promènent en shorts [en Palestine] et il ajoute : « et cela sti­mule l’esprit des femmes arabes ». J’ignore à quel bien­fait de la civi­li­sa­tion pen­sait notre catho­li­que romain, mais le même jour il a déclaré : « Nous devons envoyer la torche du Progrès en Orient pour y enflam­mer les esprits de la popu­la­tion arabe et l’extir­per de sa crasse. » Quel que soit l’avan­tage de voir des Juifs et des Juives porter des shorts, j’ai du mal à croire qu’un Arabe qui lirait ce genre de propos puisse être « enflammé » par autre chose que le désir de botter les fesses de M. McGovern.

Le dis­cours de Mc Govern se ter­mine par une déc­la­ration très claire dans laquelle il affirme sou­te­nir le mandat [bri­tan­ni­que sur la Palestine] et sou­haite le succès au minis­tre des Colonies – des paro­les étr­anges dans la bouche du représ­entant d’un parti qui prétend lutter contre l’impér­ial­isme. Et il espère que lors­que le gou­ver­ne­ment actuel ter­mi­nera ses fonc­tions, le minis­tre des Colonies pourra affir­mer que « son bon et fidèle ser­vi­teur a bien tra­vaillé. » Il n’expli­que pas com­ment le minis­tre des Colonies pour­rait être autre chose que le ser­vi­teur du capi­ta­lisme, ni pour­quoi il sou­hai­te­rait le féli­citer pour l’avoir servi. Une telle expli­ca­tion serait sans doute trop embar­ras­sante, car elle sup­po­se­rait que M. McGovern est lui-même un bon ser­vi­teur d’un système que ses flots de rhé­to­rique par­le­men­taire prét­endent détr­uire aux yeux de ses inno­cents électeurs.

Le pro­blème de la Palestine doit être traité avec un réal­isme cou­ra­geux. Dans un arti­cle à propos de la Conférence d’Evian sur les réfugiés, le News Chronicle du 8 juillet 1938 nous apprend que le colo­nel White, minis­tre aus­tra­lien du Commerce et des Douanes, qui a présidé l’une des com­mis­sions, a déclaré que des gens d’ori­gine bri­tan­ni­que avaient créé le Commonwealth d’Australie ; selon lui, les per­son­nes ori­gi­nai­res de Grande-Bretagne doi­vent être prépond­érantes parmi les migrants, tant qu’il y aura des colons bri­tan­ni­ques dis­po­ni­bles. Aucun socia­liste, ou anar­chiste, ne sou­tien­dra ce type de posi­tion, du moins je l’espère, mais per­sonne ne pro­pose de forcer l’Australie à reconsidérer son atti­tude en fai­sant déb­arquer une armée d’occu­pa­tion et en obli­geant les Australiens à accep­ter, par la force, une poli­ti­que d’immi­gra­tion à laquelle ils sont opposés.

Le peuple de Palestine a le même droit à décider de ses pro­pres affai­res, y com­pris en matière d’immi­gra­tion, et de décider y com­pris de sou­te­nir une poli­ti­que que nous considérons mau­vaise. Il n’est peut-être pas trop tard pour ras­sem­bler les Arabes et les Juifs, si ces der­niers aban­don­nent la cause du sio­nisme. Dans ce cas, cela mar­que­rait un pre­mier pas dans un pro­ces­sus qui abou­ti­rait à chas­ser d’abord l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que, et ensuite les féodaux arabes et les capi­ta­lis­tes juifs. Mais si ce tour­nant n’est pas pris rapi­de­ment, il sera trop tard, et le pro­blème, en ce qui concerne les Juifs, sera de les réi­nst­aller dans une autre partie du monde où ils pour­ront vivre en paix avec leurs voi­sins sur la base d’un accord mutuel. Cela ne concerne pas Madagascar ou l’Afrique de l’Est, régions où les habi­tants n’ont pas été consultés et où ils auraient les mêmes rai­sons de s’y oppo­ser que les Arabes de Palestine.

Il est très clair que le sou­tien qu’appor­tent de prét­endus « socia­lis­tes » à l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que ne peut que pous­ser les Arabes dans les bras des agents de l’Allemagne et de l’Italie. Ils ver­ront dans le fas­cisme l’ennemi des Juifs et des socia­lis­tes ; ils voient déjà en Allemagne et l’Italie des enne­mis de l’Angleterre. Que faudra-t-il de plus qu’un peu de pro­pa­gande et d’argent sup­plém­ent­aires pour convain­cre les Arabes que les fas­cis­tes sont leurs meilleurs amis ? Et cepen­dant, si cela se passe ainsi, et que le monde arabe se tourne vers Hitler et Mussolini motivé par un faux espoir de salut, toute la faute en incom­bera aux poli­ti­ciens tra­vaillis­tes bri­tan­ni­ques qui ont montré que la « démoc­ratie » n’est pour eux qu’un slogan bon marché, qu’ils emploient quand cela convient aux intérêts de l’empire bri­tan­ni­que et dont ils se moquent dès que quelqu’un prend ce terme au sérieux.

Tous ceux qui cri­ti­quent les diri­geants arabes parce qu’ils sont réacti­onn­aires ou financés par des puis­san­ces étrangères racontent n’importe quoi, parce que ceux qui uti­li­sent ce type d’argu­ment savent qu’il n’a pas de valeur et est hypo­crite. Si une reven­di­ca­tion est juste, qu’est-ce qui est le plus impor­tant ? Celui qui exprime cette reven­di­ca­tion ? La raison pour laquelle elle est avancée ? Ou celui qui paie la note ? Rejeter une reven­di­ca­tion légi­time, c’est sou­te­nir la tyran­nie et l’oppres­sion : l’accep­ter et la déf­endre est non seu­le­ment notre devoir, mais aussi la seule poli­ti­que qui puisse dév­oiler les prét­entions de nos enne­mis. Si McGovern et ses amis veu­lent vrai­ment dém­asquer les diri­geants arabes, la meilleure façon de le faire, c’est de pren­dre leurs reven­di­ca­tions au sérieux.

29 juin 1938,

Reginald Reynolds

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni fron­tières)

1. Cette affir­ma­tion est tota­le­ment inexacte : comme le reconnaît même l’ultra­gau­che anti­sio­niste Gatto Mamone dans ce livre, « les Juifs com­mencèrent à reve­nir en Palestine après leur expul­sion d’Espagne à la fin du XVe siècle », la pre­mière Aliyah (émig­ration juive) eut lieu en 1882, la deuxième en 1904-1905, com­posée sur­tout de Juifs russes fuyant les pogro­mes. Mais évid­emment cela ne cadre pas avec la démo­nst­ration de l’auteur qui ignore déli­bérément les effets de l’antisé­mit­isme en Europe avant la Première Guerre mon­diale (NPNF).

2. ILP : scis­sion de gauche du parti tra­vailliste et parti avec lequel sym­pa­thi­sait Reynolds à l’époque. (NPNF)

3. Alfred Mond (1868-1930), pre­mier baron Melchett, avocat, député, libéral, puis conser­va­teur. Il visite la Palestine en 1921 avec Chaïm Weizman et sou­tient dès lors acti­ve­ment le sio­nisme. Président de la Fondation sio­niste bri­tan­ni­que, il fonde une ville qui porte encore son nom : Tel Mond, dans l’Isräel actuel (NPNF)

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Lettre d’Emma Goldman à l’éditeur de Spain and the World

Cher cama­rade,

J’ai été intéressé par l’arti­cle « Les révo­luti­onn­aires et la Palestine », écrit par notre bon ami Reginald Reynolds dans Spain and the World du 29 juin 1938. J’approuve une partie de son contenu, mais une partie plus impor­tante encore de son argu­men­ta­tion me semble contra­dic­toire avec les idées d’un socia­liste aux posi­tions qua­si­ment anar­chis­tes. Avant que je sou­li­gne ces incohér­ences, je sou­haite dire que l’arti­cle de notre ami peut lais­ser croire qu’il est un antisé­mite enragé. Plusieurs per­son­nes m’ont d’ailleurs demandé pour­quoi Spain and the World avait publié un arti­cle antisé­mite. Elles étaient encore plus sur­pri­ses que Reginald Reynolds en ait été l’auteur. Comme je le connais bien, j’ai pu assu­rer en toute tran­quillité à mes amis juifs que Reginald Reynolds n’a pas le moin­dre atome d’antisé­mit­isme dans son esprit, même s’il est vrai que son arti­cle donne mal­heu­reu­se­ment une telle impres­sion.

Je ne conteste pas les cri­ti­ques que notre bon ami adresse aux sio­nis­tes. De fait, je m’oppose depuis de nom­breu­ses années au sio­nisme, qui n’est que le rêve des capi­ta­lis­tes juifs dans le monde entier de créer un Etat juif avec tous ses acces­soi­res : gou­ver­ne­ment, lois, police, mili­ta­risme, etc. En d’autre termes, ils veu­lent créer une machine éta­tique juive pour protéger les pri­vilèges d’une mino­rité [de Juifs] contre une majo­rité [de Juifs].

Cependant, Reginald Reynolds a tort lorsqu’il affirme que les sio­nis­tes sont les seuls par­ti­sans de l’émig­ration juive en Palestine. Peut-être ignore-t-il que les masses juives, dans tous les pays, et par­ti­cu­liè­rement aux Etats-Unis, ont contri­bué à ras­sem­bler des sommes impor­tan­tes dans le même but. Ils se sont génér­eu­sement défait de leurs mai­gres éco­nomies dans l’espoir que la Palestine devienne un asile pour leurs frères, cruel­le­ment persécutés dans pres­que tous les pays européens. Le fait qu’il existe beau­coup de com­mu­nes non sio­nis­tes en Palestine prouve que les ouvriers juifs qui ont aidé les juifs persécutés et pour­chassés l’ont fait non pas parce qu’ils sont sio­nis­tes, mais pour la raison que je viens d’expo­ser, parce qu’ils pen­sent qu’en Palestine on les lais­sera tran­quilles, qu’ils pour­ront s’y ins­tal­ler et vivre leur propre vie.

Le cama­rade Reynolds s’oppose aux Juifs qui prét­endent que la Palestine était leur patrie il y a deux mille ans. Il insiste sur le fait que cela n’a aucune impor­tance puis­que les Arabes vivent en Palestine depuis des géné­rations. Pour moi, aucun des deux argu­ments n’a de grande valeur, à moins de croire aux vertus du mono­pole de la terre et aux droits des gou­ver­ne­ments de chaque pays de refu­ser l’entrée à de nou­veaux arri­vants.

Reginald Reynolds sait bien que les peu­ples arabes ont tout autant le droit de décider qui a le droit (ou pas) d’entrer dans leurs pays que les exploités de n’importe quelle autre région du monde. En fait, notre ami l’admet lorsqu’il écrit que les féodaux arabes ont vendu la terre aux Juifs sans en infor­mer le peuple arabe. Cela n’est pas un phénomène nou­veau dans ce monde. La classe capi­ta­liste possède, contrôle ses riches­ses et en dis­pose par­tout pour satis­faire ses intérêts. Qu’elles soient arabes, anglai­ses ou autres, les masses ont très peu de choses à dire à ce sujet.

En déf­endant le droit des Arabes d’empêcher les Juifs d’immi­grer en Palestine, notre bon ami porte autant atteinte aux prin­ci­pes socia­lis­tes que son cama­rade John McGovern. Certes, ce der­nier se fait le déf­enseur [des intérêts] de l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que, tandis que Reginald Reynolds sou­tient les droits des capi­ta­lis­tes arabes. Mais c’est une aussi mau­vaise posi­tion pour un révo­luti­onn­aire socia­liste. Il est encore plus incohérent de plai­der au nom du mono­pole de la terre, et de rés­erver ce droit uni­que­ment aux Arabes.

Peut-être mon édu­cation révo­luti­onn­aire com­porte-t-elle quel­ques graves lacu­nes, mais on m’a tou­jours appris que la terre devait appar­te­nir à ceux qui la culti­vaient. Ses sym­pa­thies pro­fon­des pour les Arabes ne devraient pas empêcher Reginald Reynolds de reconnaître que les Juifs ont cultivé la terre en Palestine. Des dizai­nes de mil­liers d’entre eux, des idéal­istes jeunes et dévoués, sont partis en Palestine pour culti­ver la terre dans les condi­tions très dif­fi­ci­les que sont celles des pion­niers. Ils ont déf­riché des terres aban­données et les ont trans­formées en terres fer­ti­les et en jar­dins fleu­ris­sants. Attention : je ne dis pas que les Juifs ont davan­tage de droits que les Arabes, mais le fait qu’un socia­liste affirme que les Juifs n’ont rien à faire en Palestine me semble expri­mer une étr­ange concep­tion du socia­lisme.

Certes, Reginald Reynolds ne nie pas aux Juifs le droit d’asile en Palestine, mais il insiste aussi sur le fait que l’Australie, Madagascar, et l’Afrique de l’Est ont par­fai­te­ment le droit de fermer leurs ports aux Juifs. Si tous ces pays ont le droit de les refou­ler, pour­quoi ne serait-ce pas le cas des nazis en Allemagne ou en Autriche ? Ou de tous les pays ? Malheureusement, notre cama­rade ne men­tionne pas un seul endroit où les Juifs pour­raient trou­ver la paix et la sécurité.

Je suis per­suadé que Reginald Reynolds sou­tient le droit d’asile aux réfugiés poli­ti­ques. Je suis cer­tain qu’il regrette que ce grand prin­cipe, autre­fois l’hon­neur et la gloire de l’Angleterre, ne soit plus appli­qué. Et moi aussi je le regrette. Je ne com­prends donc pas com­ment Reynolds peut conci­lier ses sen­ti­ments posi­tifs vis-à-vis des réfugiés poli­ti­ques avec son refus d’accor­der le droit d’asile aux Juifs.

Notre ami sou­tient ardem­ment le droit à l’indép­end­ance natio­nale des Arabes et des autres peu­ples qui subis­sent le joug bri­tan­ni­que. Je ne suis pas opposé à la lutte pour l’indép­end­ance natio­nale, mais je n’y vois pas les mêmes avan­ta­ges que lui sous un régime capi­ta­liste. Le pro­grès qu’est censée appor­ter cette indép­end­ance se résume à l’avè­nement de la démoc­ratie, qui est une trom­pe­rie et un piège. Il suffit de se pen­cher sur le cas des pays qui ont réc­emment acquis l’indép­end­ance natio­nale. La Pologne, par exem­ple, les Etats baltes ou cer­tains pays des Balkans. Loin d’être pro­gres­sis­tes (dans le vrai sens du terme), ils sont deve­nus fas­cis­tes. Les persé­cutions poli­ti­ques y sont tout aussi graves que sous le tsar, alors que l’antisé­mit­isme, aupa­ra­vant encou­ragé du sommet de l’Etat, infecte dés­ormais toutes les cou­ches de la vie sociale dans ces pays.

Cependant, puis­que notre ami défend le droit à l’indép­end­ance natio­nale, pour­quoi n’est-il pas cohérent jusqu’au bout et ne reconnaît-il pas ce droit aux sio­nis­tes, ou, plus lar­ge­ment, à tous les Juifs ? Parmi tous les argu­ments en faveur de ce droit, la condi­tion préc­aire des Juifs, le fait qu’ils soient par­tout indé­si­rables devraient leur donner le droit au moins à la même considé­ration que notre cama­rade accorde si séri­eu­sement aux Arabes.

Je sais, bien sûr, que beau­coup de Juifs ne peu­vent prét­endre au statut de réfugiés poli­ti­ques. Bien au contraire, la plu­part d’entre eux se sont mon­trés indifférents face aux persé­cutions contre les tra­vailleurs, les socia­lis­tes, les com­mu­nis­tes, les syn­di­ca­lis­tes et les anar­chis­tes, tant qu’eux-mêmes étaient en sécurité. Comme la bour­geoi­sie en Allemagne et en Autriche, ils ont exploité les tra­vailleurs et se sont opposés à toute ten­ta­tive des masses d’amél­iorer leur condi­tion. Certains Juifs alle­mands ont eu la témérité d’affir­mer qu’ils ne s’oppo­se­raient pas à l’expul­sion des OstJuden (les Juifs pro­ve­nant de la Pologne et d’autres pays). Tout cela est vrai, mais le fait demeure que, depuis l’arrivée de Hitler au pou­voir, tous les Juifs sans excep­tion ont été soumis aux persé­cutions les plus cruel­les et aux trai­te­ments les plus indi­gnes et les plus hor­ri­bles, en dehors du fait qu’ils ont été dépouillés de tous leurs biens. Il me semble donc plutôt bizarre qu’un socia­liste nie à ce mal­heu­reux peuple le droit de s’ins­tal­ler dans d’autres pays et d’y com­men­cer une nou­velle vie.

Le der­nier para­gra­phe de l’arti­cle de Reginald Reynolds « Les révo­luti­onn­aires et la Palestine », atteint des som­mets. L’auteur écrit : « Qu’est-ce qui est le plus impor­tant ? Celui qui exprime une reven­di­ca­tion ? La raison pour laquelle elle est avancée ? Ou qui paie la note si cette demande est jus­ti­fiée ? Rejeter une reven­di­ca­tion légi­time, c’est sou­te­nir la tyran­nie et l’oppres­sion : l’accep­ter et la déf­endre est non seu­le­ment notre devoir, mais aussi la seule poli­ti­que qui puisse dév­oiler les prét­entions de nos enne­mis. »

Cher Reginald Reynolds, la ques­tion est de savoir qui décide de la « légi­timité » d’une reven­di­ca­tion. À moins que l’on ne soit affecté de la même tare que l’auteur attri­bue aux Juifs, c’est-à-dire de « l’intolé­rable arro­gance de ceux qui se considèrent comme mem­bres d’une race supéri­eure », on ne peut décider si la reven­di­ca­tion des habi­tants d’un pays de vou­loir conser­ver le mono­pole de leurs terres est plus légi­time que le besoin désespéré de mil­lions de gens qui sont en train d’être len­te­ment exter­minés.

En conclu­sion, je sou­haite pré­ciser que mon atti­tude face à cette ques­tion tra­gi­que n’est pas dictée par mes ori­gi­nes juives. Elle est motivée par ma haine de l’injus­tice et de l’inhu­ma­nité des hommes contre d’autres. J’ai com­battu toute ma vie pour l’anar­chisme, seul capa­ble de mettre fin aux hor­reurs du régime capi­ta­liste et de garan­tir l’égalité et la liberté à toutes les races et tous les peu­ples, y com­pris les Juifs. Jusqu’à ce que ce moment arrive, je considère qu’il est incohérent, pour les socia­lis­tes et les anar­chis­tes, de sou­te­nir la moin­dre forme de dis­cri­mi­na­tion contre les Juifs.

Emma Goldman

26 août 1938

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni fron­tières)

***************************************

Réponse de Reginald Reynolds à l’éditeur de Spain and the World

Cher cama­rade,

Puisque ma chère amie Emma Goldman se pré­oc­cupe du fait que je sois mal com­pris, elle appréc­iera cer­tai­ne­ment ma ten­ta­tive de cor­ri­ger ses pro­pres incom­préh­ensions concer­nant mes concep­tions sur la Palestine.

Je dois remer­cier Emma d’avoir assuré ses amis que je ne suis pas antisé­mite ; mais je suis en dés­accord com­plet avec l’affir­ma­tion que mon arti­cle du 29 juillet « en donne mal­heu­reu­se­ment l’impres­sion ». Je défie qui­conque de me mon­trer la moin­dre phrase qui, prise dans son contexte, puisse donner une telle impres­sion à un esprit sans préjugés. Le Dr Johnson a déclaré un jour : « Je peux vous donner des argu­ments, mais je ne peux pas vous donner de l’intel­li­gence. » Je me trouve dans la même posi­tion et ne suis pas res­pon­sa­ble des préjugés de ceux qui inter­prètent mes écrits. On a aussi dit que Bakounine était antisé­mite…

Mon arti­cle ne s’est à aucun moment intéressé aux Juifs ou aux Arabes en tant que race. Il concer­nait le droit à l’autodét­er­mi­nation que reven­di­quent les Arabes et auquel s’oppo­sent les sio­nis­tes. Tout comme les anar­chis­tes, je crois que, dans une société idéale, il ne devrait y avoir aucun gou­ver­ne­ment. Mais je pense que, dans les pays où les gens n’ont pas encore com­pris cela, un gou­ver­ne­ment démoc­ra­tique – qui béné­ficie du consen­te­ment expli­cite d’au moins la majo­rité du peuple – vaut mieux qu’un gou­ver­ne­ment auto­cra­ti­que ou bureau­cra­ti­que. Les anar­chis­tes espa­gnols sem­blent avoir la même posi­tion que moi, sinon on ne com­prend pour­quoi ils auraient coopéré avec le gou­ver­ne­ment [répub­licain] contre Franco, même si cette coopé­ration était limitée.

Mais de même que les anar­chis­tes se sont rendu compte que le fas­cisme est pire que le capi­ta­lisme « démoc­ra­tique », de même la plu­part d’entre eux seront d’accord avec moi pour affir­mer que l’impér­ial­isme est pire, et pour les mêmes rai­sons.

Ceux qui ne voient pas qu’il s’agit d’une affir­ma­tion déc­oulant du bon sens devraient étudier et com­pa­rer la situa­tion, par exem­ple, en Inde et dans les colo­nies bri­tan­ni­ques, d’un côté, avec celle des ouvriers du Royaume uni, de l’autre. Je n’ai pas besoin qu’Emma Goldman me rap­pelle les limi­tes de la « démoc­ratie » ou celles de l’indép­end­ance natio­nale ; mais si l’on considère ces objec­tifs seu­le­ment comme « une trom­pe­rie et un piège », on nie la base même sur laquelle les quel­ques libertés que nous possédons a été cons­truite, et le fon­de­ment actuel de la col­la­bo­ra­tion entre les anar­chis­tes et les autres forces anti­fas­cis­tes en Espagne. Et quand ma chère amie écrit qu’elle n’est « pas opposée » à la lutte pour l’indép­end­ance natio­nale, son propos ne peut être perçu que comme un geste de soli­da­rité très tiède envers ceux qui pren­nent tous les coups en com­bat­tant l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que. Comme je l’ai sou­li­gné dans mon arti­cle, seul un sou­tien actif impres­sion­nera les peu­ples colo­niaux ; et s’ils reç­oivent un tel sou­tien des puis­san­ces fas­cis­tes, et que les anar­chis­tes se conten­tent « de ne pas être opposés » à leur lutte, je crains que les masses qui souf­frent aujourd’hui de l’oppres­sion sous l’Union Jack [le dra­peau bri­tan­ni­que] en tirent des conclu­sions inquiét­antes à propos de qui sont leurs vrais amis. Et qui en por­tera la res­pon­sa­bi­lité ?

Personnellement, je ne suis pas prêt à me tenir à l’écart du combat entre les oppres­seurs et les opprimés, sous prét­exte que les opprimés n’auraient pas com­pris 100 % de la vérité telle que je la vois. J’aide­rai l’opprimé parce qu’il est l’opprimé, et parce que mon aide est le seul moyen de lui prou­ver ma sincérité si je veux lui appren­dre quoi que ce soit en matière poli­ti­que ou éco­no­mique. Et je ne crains pas d’être mal com­pris, que ce soit déli­bérément ou invo­lon­tai­re­ment. Je sais que s’oppo­ser à l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que en Palestine (et au sio­nisme, son allié), c’est courir le risque d’être accusé d’antisé­mit­isme. Je sais que cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment espa­gnol ou le Front popu­laire en France, c’est ris­quer d’être traité de « trotsko-fas­ciste ». Aucune de ces deux accu­sa­tions ne m’inquiète le moins du monde.

Je ne suis pas impres­sionné par le fait que des ouvriers juifs ont sou­tenu finan­ciè­rement l’émig­ration juive en Palestine. Les ouvriers bri­tan­ni­ques contri­buent à de nom­breu­ses choses absur­des, y com­pris à assu­rer le salaire de Sir Walter Citrine(1). Quant à l’affir­ma­tion selon laquelle « la terre devrait appar­te­nir à ceux qui la culti­vent », je ne l’accepte pas, et je ne vois pas ce qu’elle fait dans la démo­nst­ration d’Emma Goldman. Dans une situa­tion idéale, la terre devrait, selon moi, « appar­te­nir » à toute la com­mu­nauté, puis­que toutes les riches­ses pro­vien­nent du tra­vail de celle-ci. Mais si j’accepte l’affir­ma­tion d’Emma, alors la terre de Palestine devrait appar­te­nir aux pay­sans arabes, et les sei­gneurs arabes n’avaient aucun droit de la vendre aux migrants juifs qui ont dépossédé les métayers arabes. C’est le seul sens que je puisse attri­buer à cette pro­po­si­tion d’Emma, à moins qu’elle veuille dire que la terre appar­tient à celui qui s’en empare – donc qu’elle appar­te­nait aux fel­lahs arabes mais que dés­ormais elle appar­tient à ceux qui ont poussé les Arabes dehors. « La terre appar­tient au pre­mier qui la met la main dessus » est un bon slogan pour les conquis­ta­dors et les impér­ial­istes, mais j’igno­rais qu’il s’agis­sait d’un mot d’ordre anar­chiste.

Je vou­drais main­te­nant reve­nir sur trois déc­la­rations qu’Emma m’attri­bue sans la moin­dre preuve. Je n’ai jamais « sou­tenu les droits des capi­ta­lis­tes arabes » et je n’ai nulle part écrit que « les Juifs n’ont rien à faire en Palestine ». Et je n’ai pas non plus « jus­ti­fié » le refus des ports aus­tra­liens d’accueillir les Juifs. Bien au contraire. En dis­cu­tant les opi­nions du représ­entant aus­tra­lien à la confér­ence d’Evian, j’ai écrit : « Aucun socia­liste ou anar­chiste, j’espère, ne sou­tien­dra une telle posi­tion. » Est-ce une façon de « jus­ti­fier » l’atti­tude des Australiens ? Mais j’ai ajouté que si l’Australie refu­sait l’entrée aux Juifs, per­sonne ne ten­te­rait d’impo­ser l’arrivée d’immi­grants juifs en envoyant une force armée d’occu­pa­tion. C’était une simple cons­ta­ta­tion. Mais je suis prêt à en faire aussi une opi­nion, et à deman­der à Emma Goldman et à toute per­sonne qui sym­pa­thise avec son point de vue, si elle est préparée à sou­te­nir une telle mesure. Si je dis que je ne suis pas prêt à inter­ve­nir par la force dans la maison de mon voisin, cela ne signi­fie pas que j’approuve tout ce qu’il fait à l’intérieur de son foyer. Et je regrette qu’Emma ne puisse pas voir la différ­ence.

Mon atti­tude vis-à-vis de la Palestine est fondée sur les mêmes prin­ci­pes. La ques­tion fon­da­men­tale n’est pas de savoir si j’approuve ou pas l’immi­gra­tion des Juifs, mais qui va décider de son impor­tance. Pour le moment, c’est un gou­ver­ne­ment étr­anger – le mien – qui décide et impose ses décisions à un peuple réc­al­citrant en se ser­vant de ses baï­onn­ettes. La solu­tion de Madagascar pose­rait le même pro­blème (même si Emma la confond avec le pro­blème de l’Australie, comme si tous deux étaient des pays indép­endants et auto­no­mes). C’est pour­quoi j’ai suggéré qu’il fau­drait pren­dre le temps de réfléchir de façon cons­truc­tive à « une région du monde où [les Juifs] pour­raient vivre en paix avec leurs voi­sins d’un accord mutuel ». C’est ce que ma chère amie appelle « nier à ces mal­heu­reux la pos­si­bi­lité de s’ins­tal­ler dans de nou­veaux pays ».

Emma commet la pire des confu­sions quand elle m’accuse d’incohér­ence parce que je sou­tiens l’indép­end­ance des Arabes et m’oppose au natio­na­lisme des Juifs. Je sou­tiens l’indép­end­ance des Maures ; mais cela ne signi­fie pas ce que je sou­tienne pour autant les Maures en Espagne [qui se bat­tent dans les trou­pes de Franco] où ils sont les enne­mis de l’indép­end­ance espa­gnole. Contrairement à ce qu’Emma semble ima­gi­ner, je ne m’intér­esse pas au natio­na­lisme en lui-même, mais seu­le­ment aux cas où il exprime une rév­olte contre l’impér­ial­isme. Et de même que je suis opposé aux Maures quand ils appa­rais­sent comme des conquérants dans une armée fas­ciste, de même je suis opposé aux Juifs quand ils appa­rais­sent comme des colons dans un schéma bri­tan­ni­que qui sou­haite créer une sorte d’Ulster en Palestine. Pour conti­nuer l’ana­lo­gie avec l’Irlande, je suis anti­ca­tho­li­que, mais, dans la lutte irlan­daise pour l’éman­ci­pation des catho­li­ques, j’aurais été pour leur éman­ci­pation. Non pas parce que j’aime le pape, mais parce que je ne crois pas qu’il faille priver une nation de sa reli­gion. De même, en Palestine, je suis favo­ra­ble (indép­end­amment de toute autre considé­ration) aux droits du peuple contre une mino­rité qui veut les pié­tiner.

Emma m’accuse enfin d’être cou­pa­ble de la même « intolé­rable arro­gance » dont j’acca­ble­rai (selon elle) les Juifs. (Je par­lais en fait des sio­nis­tes, mais pas­sons…) Et cela parce que j’ose parler d’une « juste reven­di­ca­tion » – le droit des Arabes à un gou­ver­ne­ment auto­nome démoc­ra­tique. Certes, il est pos­si­ble que je me trompe, que le socia­lisme ne soit pas la bonne solu­tion, pas plus que l’anar­chisme, que Franco soit un homme bon, qu’il soit le sau­veur de l’Espagne et que je le condamne avec « arro­gance ». Mais je suis prêt à pren­dre le risque de me trom­per. Et je remar­que que Emma fait preuve de suf­fi­sam­ment d’arro­gance pour pren­dre parti dans un conflit quand cela l’arrange. En ce qui me concerne, je considère que si la cause de l’autodét­er­mi­nation n’est pas une cause juste, alors le mot jus­tice n’a plus de sens pour moi et peut être éliminé de la dis­cus­sion. Je sais seu­le­ment que l’autodét­er­mi­nation est un prin­cipe de base à la fois pour le socia­lisme et l’anar­chisme tels que je les com­prends. Et je com­bat­trai tout système social qui ne res­pecte pas ce prin­cipe fon­da­men­tal.

Reginald Reynolds

16 sep­tem­bre 1938

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni fron­tières)

1. Dirigeant des syn­di­cats bri­tan­ni­ques et secrét­aire général du TUC de 1926 à 1946, NPNF.
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